47. BOOK – The Complete Persepolis, de Marjane Satrapi

J’ai terminé la lecture de la formidable bande dessinée – ou roman graphique – The Complete Persepolis, une autobiographie de l’iranienne Marjane Satrapi. Un vrai bijou qui raconte une partie de la vie de l’autrice entre son enfance dans son pays l’Iran, où elle grandit à Téhéran au moment où débute la révolution de 1979 – le pays entrera en guerre par la suite contre l’Irak alors qu’elle est encore toute jeune – et l’Europe où elle essayera de trouver son indépendance et sa liberté.

Marjane Satrapi. Une jeune fille pétillante, une femme touchante, un personnage fort qui je pense réveillera en toute personne qui la lit un désir de liberté mais aussi d’affirmation de soi. Dans un pays où la liberté d’expression connait de sévères restrictions, où les femmes ont l’obligation de se voiler entièrement (à l’époque où se déroule l’histoire) et où la soumission au régime politique conservateur et religieux ne se discute pas, Marjane Satrapi passe pour une rebelle. Elle EST une rebelle, une dissidente. Et elle n’est pas seule : sa famille – son père et sa mère – tout au long du récit l’encourage à avoir ses propres convictions, à exprimer ses idées et ses pensées, à ne pas subir sa vie, à ne pas se laisser aveugler par la peur du système politique malgré les dangers de mort qui pèsent sur les récalcitrants ; des parents qui sont prêts à tout sacrifier pour que leur fille un jour, réussisse à bâtir un avenir loin du chaos et de l’oppression.

En lisant cette bande-dessinée toute présentée en noir et blanc uniquement, j’ai vite compris qu’il ne s’agissait pas simplement de quelques dessins destinés à nous faire rire, mais surtout de textes forts et soigneusement travaillés, appelés à nous informer. Un véritable témoignage de vie sur l’exil et l’identité, un hymne au puissant désir de liberté mais aussi une ode au patriotisme, à l’amour pour son pays.

A travers son histoire transpirante d’authenticité et de sincérité, Marjane Satrapi incarne la jeunesse iranienne certes, mais aussi je pense, un peu de toutes ces jeunesses opprimées qui ont soif de liberté et d’indépendance, celles qui veulent pouvoir choisir leur style vestimentaire, pouvoir porter des pantalons serrés, des jupes courtes ou encore du rouge à lèvres, celles qui veulent faire le choix de faire la fête ou encore d’étudier à l’université, de se marier ou de divorcer, entre autres bien sûr.

Il faut dire aussi que The Complete Persepolis est un livre qui m’a également donné envie d’en apprendre un peu plus sur ce pays qu’est l’Iran, de pousser la porte de la curiosité pour ne pas m’arrêter aux on-dit, à ce que nous proposent les médias, pour aller plutôt à la pêche aux informations, à la découverte de leur histoire, de leur culture, de leur réalité d’aujourd’hui.

Comme je vous le disais, un vrai bijou de livre que je vous recommande sans hésitation.

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Je voudrais au passage souligner qu’un ami m’avait proposé d’en lire la version originale française il y a quelques mois, mais j’avais malheureusement eu beaucoup de mal à accrocher dès les premières pages. Et pour cause, je venais de terminer la lecture des 4 tomes de L’Arabe du Futur, par Riad Sattouf, toujours une bande dessinée autobiographique dont le 5e tome est d’ailleurs attendu pour la fin de cette année. J’avais à l’époque littéralement dévoré l’ensemble de l’œuvre et je me souviens avoir beaucoup rigolé. Et autant le dire, j’ai un faible pour les auteurs du Moyen-Orient!

Alors, lorsqu’en Juillet j’ai reçu la version anglaise de The Complete Persepolis (merci J.!!!!!!!!!!!), j’ai été absolument enchantée. Non seulement j’étais cette fois-ci disposée à me plonger dans l’histoire, mais ce livre répondait aussi à mon challenge de cette année : lire beaucoup plus en anglais ! Je trouve que je progresse plutôt bien, et j’espère continuer sur cette lancée.

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Je vous laisse sur cette vidéo des Artisans de demain, dont la chaîne Youtube est à elle toute seule un véritable voyage. Ils sont allés en Iran et partagent ici leurs impressions. Loin des clichés et des on-dit habituels. A savourer.

Je suis Manouchka. Sur ce blog, je partage mes lectures, mes pensées, mes écrits. Vos retours enrichissent le débat, n’hésitez donc pas à me laisser vos commentaires et vos avis. Et par dessous tout, merci de me lire !
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41. BOOK – Ni Noir Ni Blanc, ou Mémoire d’une peau de Williams Sassine

Je suis passée par toutes les émotions : j’ai ri, j’ai eu peur, j’ai été choquée, j’ai ressenti du plaisir, j’ai été triste, j’ai été en colère, j’ai souri.

Entre les pages de ce livre sommeille littéralement de la poudre à canon. A sa manière, chaque paragraphe du récit vient titiller la sensibilité du lecteur. L’émouvoir. Le bouleverser. L’indigner. D’une manière ou d’une autre, on est touché. Il est impossible d’y rester insensible, d’en sortir indifférent.

A plusieurs reprises, j’ai été happée par ce que certains appellent Le ‘Je t’aime, Moi non plus!’. Plus j’avançais dans ma lecture, plus j’ignorais si j’en appréciais sincèrement ou en détestais le contenu. Comme je le disais précédemment, un embrouillamini d’émotions.

Car l’auteur n’y est pas allé par quatre chemins pour exprimer le fond de sa pensée. Les mots sont crus et pénétrants. Les scènes, parfois très sexuelles, sont décrites sans faux-semblants. Les détails, acérés. Quant aux personnages, puis-je me permettre de vous avouer les avoir trouvés tous un peu fous?! Un délice!

Le personnage principal, Milo, est au premier abord détestable. Il a de nombreux vices. Il tue. Il boit. Il frappe et cogne sans remords. Il ne respecte pas les femmes, il préfère les chosifier. C’est un manipulateur qui n’a pas peur de blesser les autres en se servant du tranchant de sa parole. Mais par dessus-tout – et c’est d’ailleurs ce qui vient humaniser sa personnalité bestiale et lubrique – Milo souffre d’un cruel manque d’amour. Il le dit, le répète inlassablement, tout au long de sa narration dans laquelle il nous embarque avec brio.

D’amour vrai et pur Milo a soif. Il le recherche jour et nuit, sans relâche, en chaque être qu’il rencontre. Toutefois, ne nous méprenons pas, il ne s’agit ici ni du grand amour, ni du très mythique coup de foudre. Ce dont Milo rêve, c’est d’un endroit calme et apaisant où il pourrait se reposer et juste être lui-même, sans avoir peur d’être découvert ou mis à nu. C’est ce nid douillet et sûr où il aurait la possibilité de se laisser aller à ressentir le feu qui consume ses entrailles les plus profondes. Ce précieux sentiment de paix et de confiance qui lui ferait enfin croire qu’il est digne d’exister, qu’il n’est pas une brute comme le lui crie quotidiennement sa compagne Mireille.

Même si Milo partage sa vie depuis plusieurs années avec elle, même si ensemble ils ont des enfants, c’est vers un gouffre sans fond que l’auteur choisit de diriger leur relation, mélange explosif de passion et de détestation. Alors qu’il ne peut s’empêcher de coucher avec d’autres femmes, Milo ne souhaite pas se séparer de Mireille car elle constitue l’unique repère stable de sa vie.

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Milo est atteint d’albinisme – même si il me plaît de penser qu’il pourrait aussi être un métisse, comme l’était l’écrivain Williams Sassine qui s’est beaucoup inspiré de sa propre vie pour rédiger ce roman. Le reflet de son image dans le regard des autres et celui de la société le répugne. Il n’est ni noir, ni blanc. Jaune peut-être. Pas sûr. Il est persuadé qu’il est un déchet de la société. Il suscite la peur et l’écœurement.

Alors il choisit, pour étouffer ses souffrances, de se concentrer sur ce qu’il sait faire de mieux : boire de l’alcool, et surtout donner du plaisir aux femmes, comme le lui a appris son « père » quand il était petit. Depuis, Milo ne s’en prive pas et collectionne les conquêtes. Jeunes, vieilles, maigres, mariées, mères de famille, religieuses, peu importe, il n’en a que faire de leurs statuts. Dans n’importe quel lit, il les veut toutes!
Jusqu’à ce lundi soir où, au cours d’une sortie arrosée dans un bar avec quelques amis, il fait la connaissance de Rama.

Rama, femme noire à l’esprit vif, belle de cœur et de corps, mariée à Mr. Christian l’homme blanc, et dont Milo va s’amouracher en un rien de temps. Rama, au corps vibrant de plaisir, innocente coquine, à qui il dira « Je t’aime » sans compter. Rama, passionnée et passionnante, qui le conduira peut-être, à faire la paix avec ses vieux démons.

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Si il est vrai que ce roman présente le mal-être dont souffrent les albinos dans une société africaine qui a encore beaucoup à apprendre sur cette anomalie génétique et héréditaire, il touche également au besoin profond que ressent chacun d’entre nous de trouver sa place dans la communauté et dans le monde. L’auteur, Williams Sassine, qui était de père libanais et de mère guinéenne, a lui-même souffert de cette difficulté à affirmer son identité issue de cette double culture. Une fragilité qu’il expose à son lectorat à travers un personnage certes extrême dans ces plaisirs ambigus mais profondément touchant dans sa quête criante de soi.

Combien de fois n’ai-je pas moi-même eu à me poser ce type de questions existentielles? Qui suis-je vraiment en tant que métisse? En tant que femme? En tant qu’adulte? A quelle communauté appartiens-je? Quelle est la couleur de ma peau quand je ne suis ni blanche ni noire? La solitude et l’exil intérieur sont les compagnons de ce type de questionnements qui parfois mènent certains à l’agonie psychologique.

En fin de compte, ne sommes-nous tous pas un peu albinos quelque part dans notre essence? Des êtres en simple quête d’amour et d’acceptation de notre nature véritable? Lorsque certains soirs nous posons la tête sur notre oreiller et nous demandons si l’amour est véritablement au rendez-vous, si nous sommes appréciés pour ce que nous sommes profondément et non pour le rôle que nous incarnons si bien, ou pour le costume que nous portons à la perfection? Ne sommes-nous pas aussi un peu de ce magnifique être à la peau jaune qui craint le soleil et préfère l’ombre de la nuit?

Tout un ensemble de questions que l’on pourrait résumer en un simple « Qui suis-je? ». Une ode à l’identité que nous invite à chanter l’auteur avec cet ouvrage qui, à sa manière, célèbre l’amour et la différence.

Mémoire d’une peau, de Williams Sassine. Un livre délicieusement vif que je vous recommande sans modération.

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Afin de poursuivre dans le sens de l’albinisme, je vous recommande cette vidéo sur les enfants albinos en Tanzanie. S’informer et informer les autres est un devoir individuel et collectif.

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38. Déculturer pour mieux régner, ou Fahrenheit 451 de Ray Bradbury

Imaginons un nouveau monde. Où les livres seraient strictement interdits. Où l’information serait rigoureusement contrôlée, dans son essence et dans sa transmission. Imaginons un nouveau monde. Où les pompiers n’éteindraient pas le feu, mais le mettraient aux maisons de tous ceux qui, clandestinement, y cacheraient des livres.

Fahrenheit 451 de Ray Bradbury est LA dystopie qui décrit superbement bien une telle société.

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Je suis de celles et ceux qui croient profondément aux pouvoirs des livres. Je n’imagine pas ma vie sans eux, sans leurs histoires, sans tous les secrets qu’ils me livrent.

Mon père me poussait constamment à lire lorsque j’étais petite. Et à dessiner aussi. Il savait que ces deux activités stimuleraient l’imagination et la curiosité de l’enfant que j’étais. Aujourd’hui, la lecture est une activité que je continue de chérir et qui constitue l’essentiel de mes hobbies. Un précieux me time* qui me permet de voyager et d’apprendre.

Le livre est un excellent vecteur d’accès à la connaissance. Quelle qu’elle soit. Les histoires, les biographies et autobiographies, les poèmes, les essais, la philosophie, pour ne citer que ces registres là. Lire est un exercice qui, pratiqué de façon consciencieuse, permet également de développer la pensée critique. Sans oublier le fait que les livres constituent une importante voie de transmission de l’histoire, de ce qui a été autrefois.

Je me souviens par exemple de toute l’émotion que j’ai ressentie à la lecture du Génocide Voilé de Tidiane N’Diaye. A l’époque, j’ignorais tout de la traite arabomusulmane. Je n’avais jamais eu auparavant l’occasion d’avoir accès à de l’information traitant de cette thématique. Elle ne nous avait pas été enseignée à l’école – contrairement à la traite négrière. Personne ne m’en avait jamais parlé. Ce livre avait été alors une révélation et m’avait beaucoup appris sur les 13 siècles d’esclavage en Afrique pratiqué par les arabes ; à sa fermeture, j’étais fière et très contente d’avoir appris quelque chose de nouveau.

Grâce aux livres, nous pouvons réfléchir à ce que pourrait être le monde de demain. Nous pouvons nous questionner sur notre société et sur ses dogmes. Nous interroger sur ce qui est, sur ce qui pourrait ne pas être ou qui pourrait être autrement.

Bref, lire ouvre la boîte dans laquelle nous sommes enfermés et y fait pénétrer la lumière. Lire nous éclaire, lire nous fait réfléchir et nous permet d’accéder au sens des choses – et non aux choses elles-mêmes.

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Il est donc assez logique que dans une société où les dirigeants auraient tout à perdre si les sujets avaient librement accès à la connaissance, on en vienne à interdire et à supprimer le canal par lequel est véhiculé cette connaissance : le livre. Moins la population en sait (sur elle-même, sur son passé, sur son identité mais aussi sur les autres), moins elle se posera de questions, et plus il sera facile de diriger d’une certaine manière. Ou devrai-je plutôt dire de ‘contrôler d’une certaine manière’.

La destruction des livres par le feu dans Fahrenheit 451 de Ray Bradbury n’a certainement pas été choisie par hasard. En outre par un corps qui, en temps normal, éteint le feu et sauve des vies : les pompiers. C’est un peu comme si un policier, dont le rôle est de veiller à notre sécurité, se mettait à nous agresser, à nous tuer.

Dans notre société actuelle, mettre le feu à un livre n’a en soi rien de grave. Que vous mettiez le feu à votre bibliothèque personnelle au milieu de votre salon n’engage que vous (si bien sûr vous n’en venez pas à également brûler la maison de votre voisin!). Ce qui est répréhensible par la loi et condamnable par la justice, c’est la motivation qui pousse à brûler un livre, qu’elle soit politique, morale ou religieuse, associée à l’expression publique de cette motivation.

Par exemple, en 2010, une personne portant le pseudonyme de Emilio Milano avait mis le feu au Coran en Alsace, et avait été alors mis en examen pour « provocation publique à la discrimination raciale ». Bien qu’il n’ait pas été condamné à de la prison ferme, son affaire avait fait grand débat dans les couloirs de la justice.

A l’époque nazi en Allemagne, beaucoup de livres dits ‘non-allemands’ avaient été symboliquement détruits par le feu pour revendiquer la suprématie de l’idéologie allemande. Étaient passées au feu entre autres des œuvres de Stefan Zweig et de Karl Marx. Au début de l’année 2015, l’Etat islamique (Daech) avait également réduit en cendre plusieurs milliers de livres au sein de la bibliothèque de la ville irakienne Mossoul.

Cette destruction symbolique d’œuvres littéraires par les flammes – appelée un autodafé – est extrêmement lourd de symbolique. Ce qu’il faut détruire, ce n’est pas l’auteur mais la pensée que véhicule son livre. Bien qu’il faille aussi admettre que détruire une pensée revienne aussi à détruire l’homme qui en est à l’origine. Afin que vous puissiez avoir une idée de quelques autodafés qui ont marqué notre histoire, je vous invite à lire cet article très intéressant du Figaro Culture.

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Pour garder en sa possession quelques livres, le héros de Fahrenheit 451, lui-même pompier, n’hésitera pas à mettre sa propre vie, et accessoirement celle de sa femme, en danger. Il protégera ses livres, cachés sous sa veste, pressés contre sa poitrine, tout le long de sa fuite face aux autorités de la cité décidées à en finir avec lui. Un homme qui lit est une menace pour l’équilibre de la société. Un homme qui lit voit clair. Un homme qui lit pense autrement. Il représente une menace pour l’équilibre sociétal ; en partageant sa connaissance, il risque d’éveiller la curiosité des autres et d’être à l’origine de possibles soulèvements. Il faut l’éliminer.

Notre héros refusera alors par tous les moyens de se laisser impressionné et manipulé.

J’ai trouvé qu’il était là, intéressant de se questionner sur les pseudo-dangers de la connaissance. N’aurait-il pas été plus simple, pour le héros, de se contenter de ce que voulaient bien lui donner les décideurs et ainsi avoir la paix?

Nous pourrions tous, comme l’écrit l’auteur, nous contenter de loisirs classiques ; ils sont rapides, expéditifs, empêchent de réfléchir. Par exemple : la télévision grand public. Ce n’est pas par hasard, je l’imagine, que certaines chaînes explosent leur audimat grâce aux télé-réalités.

Il fut une époque, il y a environ trois ans, où en quelques semaines j’avais développé une réelle addiction aux émissions de télé-réalité. A chaque fois que j’en regardais une, je ne faisais plus attention au temps qui passait, je me dépêchais de rentrer chez moi pour regarder le dernier épisode (un ramassis de bêtises maintenant que j’y repense), je ne réfléchissais plus ; par contre, je rigolais énormément et m’en amusais beaucoup. Et le pire, j’en redemandais!

Consommer ce genre de divertissement n’est absolument pas interdit, je ne dis pas qu’il faudrait définitivement tirer un trait dessus. Un épisode de temps en temps, pourquoi pas ? ça détend, effectivement. Mais je suis personnellement convaincue que ces émissions sont faites pour nous endormir sous leurs faux airs de divertissements. Et surtout, je pense qu’en abuser est loin d’être bon pour notre santé mentale et notre lucidité.

Donc oui, on pourrait rentrer dans le moule, comme le voudraient les dirigeants du livre Fahrenheit 451 pour la population de la cité. Ce serait tellement plus simple, nettement plus facile. Ne consommer que de l’information sélectionnée par les décideurs. Ne lire que des livres choisis pour nous. N’écouter que de la musique – ou des bruits! – qu’on nous propose. Et marcher dans le même sens que la foule. Être docile et sage. Un citoyen modèle. On pourrait le faire, économiser notre énergie tout en nous épargnant moultes problèmes inutiles.

Mais pour certains, une telle subordination serait synonyme de « mort vivante ». Être sans être. Ne plus penser. Ne plus grandir. Ne plus accéder à d’autres formes de vérités, de cultures. Ne plus remettre en question. Ne plus réfléchir.

Beaucoup de personnes, de nos jours, qui osent penser à contre-courant, qui défient l’autorité en remettant en question des idées bien installées par les décideurs ne sont pas vues d’un bon œil. Au moment où j’écris ce billet, je pense notamment à l’écrivain egyptien engagé Alaa El Aswany. Son cheval de bataille : les valeurs de la démocratie. En 2019, Alaa El Aswany a été poursuivi par la justice égyptienne ‘pour insultes au président’ et son roman J’ai couru vers le Nil a alors été interdit dans plusieurs pays arabes. En dehors de cet auteur, je pense aussi naturellement à toutes les personnes qui se battent pour amener la culture aux populations qui n’y ont pas accès, conscientes de son importance sur le bien-être et la construction de l’individu, et qui se heurtent aux obstacles érigés par certains dirigeants.

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Fahrenheit 451 est définitivement un livre qui m’a rappelé la grande place de la culture, de la lecture dans ma vie personnelle mais aussi dans la vie communautaire. L’importance de lire de bons livres, bien choisis, et je pense que c’est sur ce dernier point que je vais devoir, en ce qui me concerne, mieux travailler. Choisir un contenu constructif et pertinent est aussi important que d’entrer dans une librairie avec l’optique de s’offrir un livre. Ces deux actions peuvent et doivent aller de paire afin de nous permettre d’en apprendre davantage sur nous-même mais aussi les autres et sur la (les) société(s).

Comme je ne cesse de le dire, cultivons la curiosité, ne cessons jamais d’interroger, de chercher le pourquoi du comment, et cela même au risque de déplaire à certains. C’est de notre épanouissement mental et culturel dont il s’agit là, et je suis convaincue qu’il n’a clairement pas de prix.

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Une courte vidéo pour finir sur le sujet de la déculturation :

* moment à moi

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35. A contre-courant, ou Sula de Toni Morrison

Ce n’est pas parce qu’une majorité de personnes approuve une idée que celle-ci est vraie.

Avez-vous déjà entendu parler de la théorie selon laquelle les chiens ne seraient capables de voir qu’en noir et blanc? J’ai moi aussi longtemps tenu ce discours. Tout le monde le disait depuis toujours autour de moi. Y compris mon vétérinaire. Et je l’ai naturellement intégré comme étant une évidence. Sauf que ça n’est pas vrai ! Selon des études scientifiques, nos amis les chiens peuvent distinguer le jaune et le bleu avec précision. Le rouge, un peu moins. Mais ils ne voient absolument pas qu’en noir et blanc. C’est donc une idée reçue ; bien qu’elle soit pensée par une majorité de personnes, elle n’est pas vraie.

Lorsqu’on a de bons arguments, il est assez simple de remettre en question une idée reçue.
Pour ce qui est des normes et des codes de la société, l’expérience s’avère être un peu plus complexe.

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L’anticonformisme est défini comme une attitude d’opposition voire d’hostilité aux normes et usages établis dans une société. A l’ère actuelle du numérique, ne pas posséder un smartphone ou ne pas être inscrit sur Instagram par choix peut être considéré par certains comme un acte anticonformiste. Généralement, ce refus de s’inscrire dans la ‘normalité’ entraîne un rejet plus ou moins violent de l’individu concerné ; on le traite de marginal, d’anormal, voire de fou. André Gide, écrivain français du XXe siècle disait d’ailleurs à ce propos : « Toute pensée non conforme est suspecte. » En prenant toujours notre exemple dans un contexte d’ère numérique, même en s’appuyant sur une ribambelle d’études scientifiques au sujet des dangers de la lumière bleue sur les yeux, une personne qui choisit de ne pas utiliser un smartphone est toujours vue d’un « mauvais œil » par les masses. Imaginez que vous fassiez le choix éclairé d’utiliser un Nokia 3310 alors que la majorité se jette sur le Samsung S20 ; « Mais qui est donc ce has been? » se demanderont-ils.

Autant qu’ils suscitent le rejet, les anticonformistes peuvent aussi forcer l’admiration. Nager à contre-courant, avoir le courage de trancher avec les masses et avec ce qui se fait habituellement pour assumer sa différence n’est pas donné à tous. Connaissez-vous beaucoup de personnes qui osent revendiquer une certaine originalité sans crainte de subir de représailles? Personnellement je n’en connais pas beaucoup, et je dois admettre que je suis toujours admirative et respectueuse de ces forces de caractère.

C’est avec une véritable fascination à l’esprit que je me souviens avoir lu les romans « L’amour dure trois ans » et « 99 Francs » de Frederic Beigbeder. Cet auteur et critique littéraire défraye la chronique pour ses idées rebelles et anticonformistes. D’ailleurs, son roman « 99 Francs » publié en 2000, dans lequel il dénonce les abus du monde publicitaire, lui avait coûté son emploi. Il a également eu à s’ériger contre l’humour dans son roman « L’homme qui pleure de rire » ; alors que tout le monde affirme que rire est bon pour la santé, Beigbeder choque en déclarant : « Quand l’humour devient la norme, c’est qu’on est complètement paumés. ». Encore aujourd’hui, l’auteur se fiche d’avoir l’air sympa ou de plaire. Ce qui compte pour lui, c’est de pouvoir exprimer ses opinions, d’autant plus qu’elles sont dérangeantes et ne plaisent pas forcément à tout le monde !

Pour d’autres, l’anticonformiste est aussi celui dont on doit se méfier, que l’on doit exclure et qui suscite même de l’hostilité. Prenons l’exemple des locksés. Certes, porter des locks aujourd’hui n’est plus vraiment exceptionnel, mais cette coiffure rencontre encore beaucoup de résistance sous nos cieux, principalement au sein des milieux professionnels qui considèrent que ce n’est pas une coiffure « propre ». Certains continuent toujours d’assimiler systématiquement les locks à la drogue! Heureusement j’ai envie de dire, ce genre de stéréotypes et d’idées arrêtées n’empêche pas certaines personnes de porter fièrement leur magnifique chevelure locksée, affirmant ainsi leur originalité et leur refus de penser comme les autres.

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Avec son roman Sula, Toni Morisson met brillamment à jour cette thématique de l’anticonformisme, à travers des personnages dont la réalité est en décalage avec les conventions et la société patriarcale dans lesquelles ils évoluent. Des personnages féminins forts et puissants qui s’approprient chacun une facette de l’histoire et qui expriment avec une violence particulière leurs conceptions de la vie. Je ne vais pas vous le cacher : Sula m’a profondément touchée. Cette femme noire, en quête de liberté, qui refuse de se marier comme l’a fait sa meilleure amie Nel et qui revendique son droit à disposer de son corps et de jouir de sa sexualité. Aux yeux de sa communauté, elle est une traînée, une fille aux mœurs légères, une mauvaise fréquentation, un porte-malheur.

Mais Sula n’en a que faire. Elle refuse d’être docile, elle ne veut pas répondre à l’injonction « Sois belle et tais-toi ». Quitte à être rejetée de tous et à finir seule, elle préfère de loin sa liberté. Elle veut faire ses choix, être indépendante et prendre le contrôle de sa vie. Contrairement à toutes les autres femmes qui, comme Nel, sont de bonnes épouses, de bonnes mères, comme le leur demande les valeurs établies de la communauté.

Dans ce roman, Sula m’a captivée. Littéralement. Je vous le disais plus haut, parfois l’anticonformiste fascine et appelle à la curiosité. Sula est un personnage que j’ai trouvé à la fois attachant et dérangeant. Comme c’est le cas pour chacun d’entre nous, sa vie est faite d’expériences humaines, elle a des ambitions et des rêves. Elle vit également l’amour mais toujours à sa manière, et ses choix de vie parfois contraires à l’éthique invitent à une remise en question de l’idéologie dominante au sein d’une communauté.

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Trop souvent, nous avançons dans nos vies avec des œillères. Beaucoup de règles de vie nous sont léguées de génération en génération sans aucune explication en ce qui concerne leurs bien-fondés. Combien sommes-nous à pouvoir expliquer par exemple la pertinence du mariage? Et pourtant, beaucoup dans nos sociétés africaines se font lyncher en choisissant de ne pas sceller d’alliance par le biais du bon vieux mariage traditionnel. Les choses ont toujours été comme ça, nous dit-on. Arrête de poser des questions, nous sermonne-t-on. Dans une communauté où les parents attendent que nous ayons des enfants pour enfin prononcer la réussite de nos vies, comment serait accueillie une sœur ou une amie qui revendique le fait de ne pas vouloir donner la vie? Sans nul doute à coup de cris et d’offuscations.

Il va sans dire que nous sommes dans une société forte en conditionnement. Et pour bousculer les habitudes, il est selon moi indispensable d’avoir dans nos rangs des anticonformistes. Des personnes qui osent réfléchir et penser autrement. Pas pour porter atteinte à autrui ou être néfaste à la communauté. Mais plutôt pour appeler à la réflexion utile et à parfois l’indispensable remise en question. Les êtres profondément atypiques, de mon point de vue, sont en mesure de faire évoluer les foules vers de véritables prises de conscience. C’est aussi à cela que doit servir l’anticonformisme, à sortir de cette attitude moutonnière qui facilite le contrôle des masses.

N’ayons pas peur de prendre les enfants en exemple. « Pourquoi ci? », « Pourquoi ça? ». Ils sont curieux de tout et anticonformistes à leur façon. Comme eux, c’est en posant des questions, en étant curieux de la vie, que l’on finit par trouver des réponses et redéfinir si besoin nos systèmes de pensées.