45. Les visages de l’innocence

__________

Shekina est un petit garçon vif et extrêmement souriant. Il a quatre ans. Quand il n’est pas à l’école, il adore courir avec les enfants du quartier, manger des bonbons et jouer au ballon. Il a une profonde joie de vivre. Parfois, il tient également compagnie à sa mère qui gère une petite échoppe au coin de notre rue ; on peut y acheter du riz, du pain sucré ou du savon. Lorsqu’il me voit arriver, il lève toujours sa petite main vers le ciel, les doigts bien écartés, et la secoue d’un geste franc et enjoué pour me dire bonjour. Alors je sens mon cœur battre d’amour pour cet enfant, innocent et simplement amoureux de la vie, encore totalement inconscient des tristes réalités du monde dans lequel nous vivons.

___________

Les feux tricolores viennent de passer au rouge. Je freine et me positionne à l’arrière d’un taxi dont l’état de rouille particulièrement avancé me fait sourire ; des vitres baissées du véhicule s’échappe une musique entraînante et joyeuse. Sur la gauche, la plage puis l’océan bleu s’étendent à perte de vue. De nombreux cocotiers s’élèvent à quelques mètres du trottoir, leurs grandes feuilles dans le vent. Le ciel aujourd’hui est dégagé, il n’y a aucun nuage. Un avion passe. Je me laisse emporter par une mélodie de Jhene Aiko, les mains accrochées à mon volant attendant de poursuivre ma route.

Soudain, je le vois qui court vers moi. Avec sa boîte de Kleenex à la main, son sourire sincère et ses petits yeux malicieux, Petit Aziz ne manque jamais d’essayer de faire une affaire quand il m’aperçoit. Je n’ai pas besoin de Kleenex lui dis-je, en lui montrant ma boîte encore pleine. Il baisse la tête sur le côté, sourit encore un peu plus et comprend que ce ne sera pas pour cette fois. Le feu passe au vert. En appuyant doucement sur l’accélérateur, je me demande pourquoi à cette heure de la journée, ce petit garçon n’est pas dans une salle de classe à apprendre à une table de multiplication ou à dessiner la maison de ses rêves.

__________

Dans la rue n° 85, il y a quelques semaines, est sorti de terre un salon de beauté en plein air. Constitué de quelques palettes de bois et d’un toit de tôles grises, il porte le nom de « Belle comme le jour ». La propriétaire semble être cette femme au visage sévère que l’on voit passer ses journées assise face à son étalage de vernis à ongles et de poudres faciales. Alors qu’elle discute bruyamment avec ce qui pourrait être une amie, une cliente vêtue d’un grand boubou se fait nettoyer la plante des pieds par Aya. Aya a entre sept et huit ans. Nous sommes jeudi, il est 11h et les salles de classe sont pleines d’enfants qui s’égosillent à réciter leurs leçons d’histoire ou de français.

La cliente a envie d’ongles colorés et bien limés. Elle choisit un vernis de couleur rose bonbon et exige un résultat impeccable. La patronne du salon lui garantit qu’elle ne sera pas déçue. Aya, accroupie sur ses genoux, le dos arrondi, entame avec minutie l’application du liquide épais à l’odeur âcre sur les extrémités du pied gauche de la cliente. Sa patronne, l’observant sévèrement du coin de l’œil, lui rappelle sans mot dire qu’elle n’a pas droit à l’erreur.

___________

16 Juin 2020, Journée de l’Enfant Africain.
Pensées pour tous ces enfants qui sont privés de leur droit à l’éducation, qui sont victimes du travail forcé, qui ont des rêves pleins la tête qu’ils sont malheureusement contraints d’étouffer. Prenons soin des enfants autour de nous. Les plus petits de nos gestes comptent pour eux. Ils sont l’avenir de notre continent. Ne l’oublions pas.

Je suis Manouchka. Sur ce blog, je partage mes lectures, mes pensées, mes écrits. Vos retours enrichissent le débat, n’hésitez donc pas à me laisser vos commentaires et vos avis. Et par dessous tout, merci de me lire !
A bientôt !

30. BOOK – Ces hommes qui m’expliquent la vie, de Rebecca Solnit

« Les mots, c’est important. »

Cette phrase illustre parfaitement toutes les fois où je me suis retrouvée dans une situation délicate et embarrassante, prise au dépourvu et où j’ai été incapable de trouver les mots justes pour simplement exprimer mon ressenti. Dans un tel contexte, mon cerveau a parfaitement conscience de ce qui se passe, il a une idée bien précise de ce qu’il doit laisser exprimer par le biais de ma voix, mais aucun mot n’arrive à être prononcé soit à cause de la pression exercée par mon interlocuteur, soit à cause du malaise que je ressens à l’intérieur de moi et qui engendre un blocage. Alors je reste là, à subir l’instant. C’est désagréable. Vraiment très désagréable, de ne pas trouver la force et le courage nécessaires pour aligner les mots justes et exprimer ma pensée et ma vérité. Généralement ces temps de déconnexion ne durent jamais plus de quelques minutes, mais une fois que je retrouve mes esprits, je reste souvent interloquée me demandant ce qu’il a bien pu se passer pour que j’en arrive là. Les mots, c’est important pour exprimer ce que l’on éprouve.

Prenons un autre exemple pour interpréter l’importance des mots : lorsque quelqu’un, plus précisément un homme, décide de parler pour moi, prend l’initiative d’exprimer mes sentiments ou mon point de vue comme si il en était le détenteur, ou encore de me couper la parole sans aucune gêne. Laissez-moi vous raconter une petite histoire. Je me souviens, il y a quelques années, avoir passé un examen gynécologique assez désagréable. A la fin de mon méchant quart d’heure, j’étais encore allongée à attendre que la douleur se dissipe, quand fit irruption dans la salle où je me trouvais un infirmier stagiaire. J’aurais voulu recouvrer mes esprits en demeurant seule, et j’ignorais le but de sa présence alors que l’examen était depuis longtemps terminé. Clairement dérangée par sa compagnie soudaine, je fis donc l’effort de m’asseoir et de me rhabiller, mais commis l’erreur monumentale de me plaindre de la douleur encore vive que je ressentais. Je me plaignais certes dans les dents, mais oui, ce fut quand même une ERREUR! Car dans le plus grand des calmes, l’infirmier me répondit d’un ton à la limite de la condescendance : « Mais nooon, ça ne fait pas mal. ». Je m’en souviens comme si c’était hier. Mon sang ne fit qu’un tour! Et je ne pus m’empêcher de rétorquer dans une colère plus ou moins contenue : « D’où savez-vous si ça fait mal ou pas? Avez-vous un utérus?! ». Sans attendre d’explication de sa part (je n’ose même pas imaginé ce qu’elle aurait pu d’ailleurs être), je pris mon sac et m’en alla sans demander mon reste. Je venais de vivre le mansplaining – when a man tries to explain my own life to me! – ce concept popularisé par les féministes américaines, qui traduit toutes les fois où un homme, en prenant un ton condescendant ou paternaliste, explique à une femme quelque chose qu’elle sait déjà (merci Wikipédia!). Heureusement qu’à cet instant-là, je disposais en réserve de quelques mots faciles à prononcer pour exprimer ma vexation (les mots, c’est important). N’empêche, j’avais eu ma dose de bullshit pour au moins les 30 prochains jours!

Que les certains homme (et c’est important de souligner le fait qu’il s’agisse de certains hommes uniquement, et non de tous les hommes) parlent à la place des femmes sur des sujets qui n’appartiennent qu’à ces dernières, ou qu’ils fassent pression sur elles pour empêcher leur voix de s’exprimer, pour les décrédibiliser ou les empêcher encore d’exercer leurs droits, voilà de quoi il est question dans le livre « Ces hommes qui m’expliquent la vie » de Rebecca Solnit. J’ai lu cet essai d’une traite! Que ce soit la culture du viol, le harcèlement sexuel dans la rue ou sur le lieu de travail, la violence conjugale mentale ou physique, c’est dans un style sans langue de bois que l’auteure exprime son opinion et nous fait part de son analyse sur ces maux cruels dont souffre la société en général, et en particulier la société américaine.

Rebecca Solnit est originaire des Etats-Unis et a naturellement et essentiellement tourné la majeure partie de l’analyse du sujet vers son pays. Avec énormément d’exemples et de références, elle illustre et présente la violence de la société américaine. Société qui, parfois sans gêne, protège les criminels et les violeurs en reprochant aux victimes d’en avoir trop dit, ou pire d’avoir exagéré ou menti. Elle y évoque entre autres Anita Hill, professeur et activiste pour les droits des femmes, qui en 1991 a affirmé devant le Sénat des Etats-Unis que son superviseur, Clarence Thomas, lui avait fait des remarques à caractère sexuel. Le comité qui était à 100% masculin l’avait malmenée et traitée avec condescendance. Cela avait révolté bon nombres de femmes aux Etats-Unis, à juste raison ! Le concept de harcèlement sexuel avait été inventé par des féministes au milieu des années 1970, et ce procès, quasiment 20 ans plus tard, a montré une fois de plus que la parole de la femme pouvait toujours être aisément remise en cause par d’autres hommes.

Anita Hill, témoignant contre Clarence Thomas en 1991

Toutes les fois où je me suis sentie pointée du doigt, et que ma façon de vivre a été remise en question parce que j’étais un être humain de sexe féminin (et non parce que j’étais moi, ce qui est différent), ne sont pas des situations exceptionnelles. Et ce livre m’a fait une fois de plus comprendre que nombreuses étaient les femmes à souffrir de cette masculinité toxique à travers le monde.

Lors de mon séjour au Liban (je vous en parlais dans un précédent article), un voisin qui habitait le même immeuble que ma famille a eu, lors d’une discussion, à me poser la question suivante – en apparence simple et sans arrière pensée – (afin de planter le décor, sachez que le voisinage fait parfois un peu partie de la famille au pays du Cèdre, il vient prendre le café, peut devenir un bon ami, pose parfois des questions intrusives sur un ton mi-blague mi-sérieux, rien d’alarmant!) : ‘Tu travailles Manouchka?’ Question à laquelle j’ai répondu par un Oui. Puis il a continué : « Pourquoi tu travailles? Ton conjoint travaille déjà. », rajoutant que je n’avais nullement besoin de courir après une indépendance superflue, mon conjoint étant là pour se charger de tout (et quand je dis TOUT, je parle des factures d’électricité en allant à l’essence de la voiture, et pourquoi pas aussi en passant par ma lotion de visage!) et surtout, que je serais certainement mieux à la maison, là où devrait « en principe » être ma place. Rien d’alarmant vous ai-je dit, les gens aiment bien poser des questions dans ce pays que j’affectionne tout particulièrement. Et quand vous venez d’ailleurs et profitez du pays, vous démultipliez leur curiosité, ils ont envie de savoir comment les choses se passent chez vous. En tout cas, c’est ce que pour ma part, j’ai eu à constater et à vivre.

Il faut savoir qu’au Liban, selon les milieux d’où elles viennent, un grand nombre de femmes peut ne pas travailler parce que le devoir leur demande de prioriser le bien-être de leur famille (une femme qui travaille n’a pas systématiquement de temps suffisant pour veiller sur les enfants, la cuisine, les tâches ménagères, etc.). Ces femmes dépendent donc essentiellement de leur mari et disposent selon les cas de leurs « biens communs ». Je dirais même que la femme est tributaire de l’homme en beaucoup de points au Liban. Par exemple, il faut noter que le mariage civil n’existe pas au Liban ; c’est le mariage religieux qui fait foi, et par extension, les affaires familiales se règlent au tribunal religieux, dans une société patriarcale où les femmes ne sont pas forcément les grandes gagnantes du jeu. Par conséquent, si l’on se réfère à la communauté chrétienne uniquement, les enfants nés hors mariage au Liban sont dits illégitimes. Pour parler cru, ces enfants sont des bâtards. En effet, la femme n’a pas la possibilité de donner son identité, sa nationalité à son enfant lorsqu’elle est mère célibataire : sa parole ne compte pas, sa maternité ne fait pas foi. A mes yeux, ceci est la matérialisation d’une forme de violence à l’égard de la femme et de la grande limite de ses droits.

Poursuivons.
Même si elles font des études supérieures, une fois mariées, rien ne garantit que les femmes poursuivent une carrière professionnelle puisque la logique – pour ne pas dire les mentalités, veulent qu’elles fassent des enfants et s’en occupent à 1000%, ainsi que de leur mari et de leur maison. Bien sûr, il existe énormément de couples épanouis, des hommes bienveillants et aimants, ainsi que des femmes qui continuent de poursuivre leurs rêves et leurs ambitions après le mariage. Bon nombre de femmes dans leur foyer ont la possibilité d’exprimer ouvertement leurs idées et sont respectées des leurs. Elles gèrent les finances aux côtés de leur mari, et sont très épanouies en tant que personnes. Mais je voudrais surtout mettre en évidence ici ces autres femmes qui, au contraire des premières, ne peuvent décider de quasiment rien (sinon de rien du tout) parce qu’elles vivent aux côtés d’un homme qui ne leur accorde aucune place. Elles se contentent de faire leur devoir d’épouse et de mère, et leur mari décide du reste pour elles.

Les jeunes garçons libanais ne sont pas systématiquement éduqués de la même manière que leurs sœurs selon les familles ou les régions du pays. La place d’un jeune garçon n’y est pas dans la cuisine par exemple (c’est comme ça chez nous aussi en Afrique me répondra-t-on, mais laissez-moi croire et constater qu’il existe tout de même certaines nuances). Cependant, je trouve cela juste et même indispensable d’apprendre à ces garçons privilégiés qu’il n’est pas dégradant de ramasser leur assiette à la fin du dîner (au minimum!), quand les jeunes filles elles, cuisinent, font la vaisselle, le ménage ET étudient, lorsqu’elles ne se font pas imposer un mari. J’ai trouvé cela grave de si peu impliquer les jeunes garçons, dans la mesure où ils finissent par grandir avec cette idée fausse et bancale selon laquelle ils peuvent tout se permettre et que la femme est leur ménagère à tout faire.

Nombreuses sont les femmes au Liban qui réclament encore et toujours l’évolution de leurs droits. Si elles saisissent l’occasion de manifester encore aujourd’hui, comme lors de la dernière révolution d’Octobre 2019 où il était question pour elles de se réapproprier l’espace public (entre autres), c’est aussi pour revendiquer ce droit à pouvoir transmettre leur nationalité à leur enfant ou à leur mari étranger, ou pour demander une égalité hommes-femmes en matière d’héritage, de divorce ou de garde des enfants (1)(2). Les femmes ont énormément œuvré et donné dans l’histoire de la guerre au Liban. Jocelyne Khoueiry (combattante du Liban devenue non violente, fondatrice d’associations), May Murr (l’une des fondatrices des Gardiens des Cèdres) ou Mourina Solh (première femme candidate à la députation) sont des exemples de figures emblématiques qui se sont battues pour leur pays ; elles ont donné de leur personne et de leur vie pour libérer leur nation. Et je trouve personnellement l’histoire injuste envers elles, quand on voit toutes les revendications que les générations actuelles doivent encore mener pour accéder à leurs droits et pour avoir le droit d’exprimer leurs idéaux elles-mêmes.

Jocelyne Khoueiry, ancienne chef de guerre libanaise devenue pacifiste et fondatrice d’associations

Alors j’ai répondu ‘Oui’ au Voisin en lui expliquant que je travaillais parce que j’avais été éduquée par mon père (libanais) dans cette idéologie et cette valeur. Que j’avais fait des études. Et qu’en plus, n’ayant pas d’enfant, je me voyais mal rester chez moi à broyer du noir et à faire la cuisine toute la journée. Qu’aussi, mes parents, ma famille et mon entourage proche m’avait enseigné que je ne devais pas attendre d’un homme qu’il me paye ma lotion tonifiante (j’ignore pour quelle raison je fais une fixation sur cette lotion!) et que je devais continuer d’exister en tant que personne en dehors du cadre marital. Je pris le temps d’expliquer ma pensée et d’exprimer mes idées à ce monsieur qui peut-être estimait avoir la possibilité voire le droit de me dire ce qui était le mieux pour moi, comme il pourrait éventuellement le faire avec sa sœur ou l’épouse de son cousin, sans au préalable se demander quelles pouvaient être les aspirations de ces dernières, en adoptant une attitude paternaliste. Combien sont-ils à véritablement chercher à savoir quels sont les rêves des femmes qui les entourent? Quels sont leurs souhaits profonds pour leur vie? À savoir si elles sont réellement en sécurité ou à simplement croire lorsqu’elles disent qu’un homme leur a manqué de respect? Je me le demande.

Le Voisin m’avait observée attentivement pendant que je lui parlais de moi, de ma vie, de mes aspirations, de mes batailles. Le café versé dans la petite tasse posée sur la table en face de lui était devenu froid. Je crois que notre conversation prenait des allures de métaphysique. Mais je sentais bien que lui et moi ne percevions pas les choses de la même façon. D’autant plus qu’il avait en face de lui une femme métissée, de couleur, que bon nombre de personnes au Liban hélas assimilent systématiquement à du personnel domestique. Heureusement (!!), ils sont loin d’être tous aussi limités dans leur système de pensée, mais sur place (et je tiens à préciser que je fais référence aux libanais qui n’ont probablement jamais voyagé ou vu autre chose que ce qui leur est servi tous les jours), je prenais conscience au fur et à mesure que les jours passaient, que je représentais une « forme » de femme libre à leurs yeux. J’avais fait des choix pour moi, on ne m’avait pas imposé certaines choses de la vie. Je ne l’ai véritablement compris que bien des semaines plus tard, alors que je faisais un intense debriefing avec mon père.

Je me souviens d’ailleurs d’une phrase que m’a dite mon amie Rita, libanaise de Beyrouth, indépendante, autonome et célibataire de 36 ans, alors que nous nous promenions un soir sur la côte : « Nous ne savons plus qui nous sommes, nous voulons vivre la vie à l’occidentale, à l’européenne, et à la fois conserver certaines traditions qui n’arrangent pas les femmes. ».

Elle venait de me livrer un résumé de sa vie.

Dans son livre, Rebecca Solnit accorde tout un chapitre à Virginia Woolf qu’elle admire beaucoup. Et une phrase de Woolf a retenu mon attention : « En tant que femme, je n’ai pas de pays. » qu’elle répond lorsqu’on lui demande comment, selon elle, peut être empêchée la guerre. Une phrase lourde de sens, qui me laisse vaguement penser à Rita et à ce qu’elle pense de sa place de femme dans un pays qu’elle aime de tout son cœur, et qui peut laisser sous-entendre le rejet que subissent les femmes par la société, ou encore leur difficulté à s’allier aux hommes et se trouver avec eux une cause commune. (A ce propos, je dois me procurer et lire l’ouvrage « Une chambre à soi » de Woolf ; je meurs d’envie de le lire!)

Les exemples et arguments cités dans le livre « Ces hommes qui m’expliquent la vie » sont tous réels. Il ne s’agit aucunement d’une fiction. Ils traduisent une/des société(s) où les femmes subissent encore et toujours de fortes violences de la part de certains hommes, violences malheureusement passées parfois sous silence par d’autres hommes qui deviennent ainsi complices du mal posé. Il est vrai que beaucoup de femmes peuvent lire cet ouvrage et s’y retrouver. Nous avons je pense, en tant que femmes, toutes un peu à un moment donné ou à un autre, senti que notre avis (ou celui d’une amie, d’une sœur, d’une voisine ou d’une cousine) ne comptait pas vraiment ou que notre place voulait nous être arrachée parce que nous étions simplement des êtres humains de sexe féminin. A l’instar d’une américaine lambda qui lirait le livre de Rebecca Solnit et qui s’y reconnaitrait, il m’est aussi arrivé – surtout lorsque je sors seule – de choisir de m’habiller d’une certaine manière pour éviter des remarques déplaisantes voire déplacées, et non parce que j’avais envie de porter ces vêtements amples et larges ce jour-là (bien que j’avoue particulièrement aimer les vêtements amples dans lesquels je me sens si bien). J’ai entendu plusieurs fois dire qu’une fille devait se tenir décemment pour ne pas se faire harceler, et si peu de fois que les hommes devaient revoir leur conduite qui n’était pas acceptable. Les références citées dans ce livre sont certes majoritairement occidentales, mais en tant que femme du monde, je pense qu’il est difficile de ne pas s’y identifier ou de ne pas simplement ressentir d’empathie.

Toute cette réflexion m’a amenée à me questionner sur la position de la femme et la violence exercée à son encontre ailleurs qu’aux Etats-Unis. Quelles sont-elles par exemple chez nous en Afrique? Les femmes africaines peuvent-elles également se sentir concernées par les propos de l’auteure? Ce livre pourrait-il être d’utilité publique dans mon pays, comme il doit je pense l’être aux Etats-Unis? Je vis au Togo et je n’ai pas pu m’empêcher de voir le sujet sous cet angle, mon quotidien et mes réalités sociétales étant différents de ceux des américaines.

L’histoire nous apprend qu’avant l’arrivée des colons, les femmes africaines avaient du pouvoir. Elles étaient puissantes et indépendantes à bien des niveaux. Elles étaient respectées des hommes, de la société dans laquelle elles jouaient des rôles très importants. Il existait partout à l’époque des sociétés matriarcales voire matrilinéaires ; je vous invite d’ailleurs à lire cet article vraiment très intéressant et riche sur ces types de société qui ont marqué l’histoire en Afrique. Les femmes pouvaient être chefs de familles, de clans, de villages. Elles étaient également des guerrières, comme ce fut le cas de Yaa Asentewaa de l’empire Ashanti ou d’importantes figures politiques comme les reines égyptiennes Cléopâtre ou Néfertiti. Le genre ne constituait pas un problème : les hommes avaient leurs places puissantes mais les femmes avaient également du pouvoir, elles prenaient des décisions importantes et leur voix étaient écoutées, ce qui fait qu’il y avait une complémentarité, une collaboration et un épanouissement des deux sexes. Plusieurs ouvrages traitent de ce sujet absolument passionnant. Je vous proposerais à ce titre de lire L’Union matrimoniale dans la tradition des peuples noirs de Fatou Kiné Camara et Saliou Samba Malaado Kandji, ou encore La femme africaine dans la société précoloniale de Achola O. Pala et Madina Ly, deux ouvrages que j’ai moi-même sur ma wishlist!

La pensée actuelle tend malheureusement à nous faire oublier tout ce dont jouissait la femme africaine au cours de cette période précoloniale et à nous faire croire que le présent a toujours été tel qu’il est aujourd’hui. Il est bien vrai qu’il existe encore quelques sociétés matriarcales en Afrique (et dans le reste du monde également), mais elles demeurent peu nombreuses et restent exceptionnelles.

Je ne vous l’apprends pas, avec le colon est arrivé le christianisme mais aussi toutes ses idées tournant autour de la position de la femme dans la famille. Loin de moi l’envie de faire un débat autour de la religion, ici n’est pas la question. A l’époque où je vis, dans la société où j’évolue, dans mon entourage, la position de la femme africaine n’est plus celle dont on parle lors de la période précoloniale ; l’homme est au-dessus dans le statut juridique. Par exemple, l’homme est désigné comme le chef de famille aux yeux de la loi et dans le livret de famille. Au Togo, la polygamie est légale et permise, ce qui n’est pas le cas pour la polyandrie.

Je tiens quand même à faire une distinction entre le juridique, et ce qui se passe réellement autour de moi. Je connais beaucoup de femmes qui ne sont certes pas désignées comme étant le chef officiel de la famille, mais qui dans les faits le sont car ce sont elles qui travaillent et qui payent les factures et nourrissent la maisonnée. Je connais beaucoup de femmes formidables qui réalisent de grandes choses pour leurs communautés, qui agissent pour le bien de la collectivité et qui donnent de leur énergie pour que d’autres arrivent à se réaliser. Les femmes font tourner le pays, elles nourrissent des familles entières, elles font vivre le commerce, les marchés, elles élèvent leurs enfants parfois sans l’aide de leur mari, et elles marchent fièrement sans jamais baisser la tête. Je vois rarement des femmes se reposer au détour d’une réelle ou flâner à la devanture d’une maison aux heures chaudes de la journée. Elles sont toujours quelque part à faire tourner un petit commerce ou à vendre du riz fumant aux haricots à un groupe de travailleurs. Ces femmes sont si braves, si méritantes. Et je me suis souvent demandée si tous leurs maris étaient aussi acharnés qu’elles ne l’étaient elles, et surtout si ils étaient là pour les soutenir et les assister face à tant de difficultés et de batailles quotidiennes.

Je connais personnellement une femme qui a fait fortune dans le commerce des fruits et des légumes. Elle a un commerce florissant et j’aime acheter la plupart de mes légumes chez elle car ils y sont toujours très frais. Sur son lieu de travail en fin de journée, elle est très souvent en compagnie de son mari, qui l’assiste et lui donne volontiers des coups de main. Pour tout vous dire, je n’ai jamais senti que cette femme faisait des efforts pour avoir sa place de « patronne » quand son mari était à ses côtés. Ils forment au contraire une parfaite équipe où l’on sait qui est qui, et qui fait quoi. J’ai beaucoup d’admiration pour cette femme que je trouve vraiment très battante. Son succès, j’imagine qu’elle le doit à son travail qu’elle tient d’une main de fer, et aussi, au soutien de sa famille. Je ne sais pas pourquoi je vous parle d’elle, mais elle me fait penser à ces femmes africaines fortes qui ont réussi sans subir le patriarcat toxique qu’on peut parfois rencontrer aujourd’hui : elle est indépendante, libre, riche, et son mari est son allié, son équipier.

Source : file:///C:/Users/HP/Desktop/les-societes-matriarcales-en-afrique.htm

Mais ce n’est pas toujours le cas. Certains hommes se comportent méchamment et abusent de la dévotion de leurs épouses ou les font passer pour folles lorsqu’elles se plaignent de quelque situation désagréable. Notre société étant une société de ‘cousinage’ (tout le monde est le cousin de tout le monde!), il existe des cas où les frères et sœurs du mari décident parfois de s’immiscer dans les affaires de famille et faire taire une épouse abusée voire désabusée. Et la loi, dans les faits, n’est pas toujours au rendez-vous pour protéger ces femmes. En tout cas, cela reste compliqué. Ce sont nos réalités et les formes de violence que l’on peut rencontrer à l’égard des femmes.

Aujourd’hui, je suis de celles et ceux qui estiment qu’un féminisme – qui dit violences contre les femmes dit aussi féminisme, et il est également question de cela dans l’ouvrage – est nécessaire pour la femme africaine, mais il se devra d’être différent du féminisme occidental qui ne tient pas compte des réalités du continent. Les réalités de nos sociétés africaines ne sont pas les mêmes que celles des pays occidentaux. Les besoins ne sont pas les mêmes. Selon moi, il ne faut pas se voiler la face ; les femmes ont besoin que des luttes soient poursuivies pour faire asseoir mais aussi faire évoluer leurs droits, surtout en ce qui concerne les cultures rétrogrades et délétères qui mettent les femmes en danger. Une femme que j’aime vraiment beaucoup, que j’appellerais Afi, a à sa charge sa petite fille de 5 ans. Son mari, décédé il y a quelques mois des suites d’une maladie, l’a malheureusement laissée sans revenus ; il n’en avait pas les moyens. Elle n’était pas battue, ni violentée. Elle ne savait surtout ni lire, ni écrire. Afi a du se battre, sans l’aide de qui que ce soit pour se construire une indépendance nouvelle en vendant de la bouillie de mil, et ainsi parvenir à subvenir aux besoins de sa fille. Telle est la réalité de là où je vis. Les majorité des femmes doivent se démener pour accéder à l’indépendance, que leur mari soit présent ou pas. Certaines y parviennent plus facilement que d’autres. Des aides ne leur sont pas toujours proposées comme c’est le cas dans certains pays occidentaux. A cela il faut bien évidemment rajouter la violence physique de la part de certains hommes, les agressions, les expositions aux maladies, la pauvreté, le manque d’éducation, et j’en passe. La liste peut être très longue.

Alors oui, j’ai pris plaisir à lire « Ces hommes qui m’expliquent la vie ». Il est indéniable que j’ai énormément appris. C’est un sujet qui m’intéresse et me touche beaucoup à la base. Certains passages m’ont parlé, je m’y suis parfois identifiée. Mais ce livre ne sera pas forcément destiné à une femme lambda de là où je vis car il demeure incomplet. Une femme africaine n’est donc peut-être pas la cible de l’auteure selon ma perspective. Il manque tellement de problématiques qu’il est possible de rattacher à la violence faite aux femmes sous nos cieux : il ne s’agit pas seulement de harcèlement sexuel, de liberté de disposer de son corps en tant que femme ou de violence conjugale, il ne s’agit pas uniquement de ne pas croire une femme qui accuse un homme de viol. Oui, toutes ces violences existent bel et bien dans le monde! Des femmes en sont victimes et subissent des brutalités de la part de certains hommes, parfois dans la sphère publique aux yeux de tous. Pas plus tard qu’il y a quelques jours, une amie se plaignait du harcèlement qu’elle subissait de la part de son patron, et auquel elle ne pouvait pas vraiment s’opposer par crainte de perdre son emploi! Une femme pourra-t-elle dire « Non » sans avoir à fournir des explications? Nous avons encore du boulot. A toutes ces problématiques universelles, il s’agira donc de rajouter également la lutte pour la survie, le racisme (doit-on souligner par exemple les femmes noires en Afrique qui sont employées par des occidents et qui subissent parfois des violences racistes dans leur propre pays?), l’accès libre à l’éducation, le choix de se marier à un homme de son choix à un âge mûr, l’éradication de l’excision, et j’en passe.

Pour revenir à la problématique du racisme, qui est malheureusement inexistante dans l’ouvrage, je voudrais souligner que Anita Hill et Clarence Thomas sont tous les deux des personnes noires, ce que l’auteure a manqué de souligner. Quelle aurait été l’issue du procès si Anita Hill avait été une femme blanche? Ou si son agresseur avait été blanc? Comment le Sénat aurait-il géré cette affaire? Mon petit doigt me dit que la tournure des évènements n’aurait pas été la même, que la violence subie par cette femme aurait été toute autre, d’où l’importance de ne pas négliger l’aspect racial dans les analyses faites autour des violences faites aux femmes. D’ailleurs, je vous invite à lire cet article datant d’avril 2019, qui indique clairement que Joe Biden était président de cette commission totalement blanche à laquelle a fait face Anita Hill en 1991, et qui évoque les craintes de celui-ci quant à sa réputation alors qu’il venait d’annoncer sa candidature aux prochaines élections américaines.

Aujourd’hui 09 Avril 2020, au moment où j’écris cet article, j’ouvre le moteur de recherche Google et j’écris dans la barre de recherche : violences contre les femmes. La première information qui m’est proposé est une vidéo du site RTBF.be, intitulée « Le confinement est un révélateur des violences faites aux femmes« . Cela voudrait donc dire qu’une femme n’est pas en sécurité chez elle ; auprès de son mari, au sein de sa famille. Certains hommes se sentent tout permis, et ne craignent pas de violenter leurs compagnes parce qu’ils savent que leurs actes resteront masqués, impunis, que ce sera leur parole contre celle d’une femme et qu’elle ne sera sans doute pas crédible, ou pire, que cette femme n’aura pas le courage de le dénoncer!

Néanmoins, je reste positive et optimiste! Le 6 avril dernier, une célébrité togolaise dans le domaine de la musique nommée Papson Moutite a été incarcérée suite à des accusations de violences sexuelles sur plusieurs femmes (3). Ce qui démontre que la parole des femmes peut effectivement être écoutée et surtout entendue!

Je ne pourrai pas conclure sans mettre l’accent sur toutes les belles et grandes avancées qui s’observent depuis un moment, grâce aux activistes notamment présents sur Internet, hommes et femmes, qui font tout pour mettre à jour les atrocités que subissent les femmes de la part de certains hommes. Des hashtags permettent de lever le tabou, de libérer la parole, de prendre position, de dire non : #orangetheworld, #tenezvospromesses ou encore le très célèbre #metoo créé par la militante féministe Tarana Burke.

Je vous le disais en tout début de cet article : les mots, c’est important. Nous avons le devoir tous autant que nous sommes, hommes et femmes, d’encourager les femmes à s’exprimer, à dire leur vérité – et non à encourager le mensonge et la diffamation, nuance! Beaucoup de personnes créent des espaces sains et intimes où les femmes peuvent venir s’exprimer sur leurs besoins, leurs craintes, sur des sujets encore tabous sans avoir peur que leurs mots ne soient déformés ou détournés contre elles. Et ça fait du bien! Ces espaces doivent pouvoir par la suite s’étendre à leur famille, à l’espace public où les femmes doivent pouvoir se sentir également en sécurité. Les hommes ne peuvent pas expliquer aux femmes des situations qu’elles vivent dans leur corps et dans leur âme, et encore moins avec l’objectif vicieux et malsain de les infantiliser ou les humilier.

Il y a encore tant à dire sur le sujet, et surtout tant à faire! Il s’agit selon moi d’une responsabilité individuelle mais surtout collective. L’essentiel est de ne pas s’arrêter dans les efforts fournis mais de continuer à les encourager, pour le bien de toutes ces femmes qui n’aspirent qu’à vivre pleinement leur vie.

(1) https://information.tv5monde.com/terriennes/liban-que-veulent-les-femmes-de-la-revolution-d-octobre-330280
(2) https://www.france24.com/fr/20191023-liban-femmes-manifestations-pouvoir-beyrouth-contestation-inegalites
(3) https://l-frii.com/togo-papson-moutite-jete-a-la-prison-civile-de-lome/

28. BOOK – Afrotopia, de Felwine SARR

#Covid-19 Mars 2020.
Confinement oblige, j’ai du temps pour lire, et pour écrire. Je viens de terminer cet excellent bouquin qu’est Afrotopia de Felwine Sarr. Mais avant de vous en parler, j’avais envie de revenir sur un accomplissement personnel important : mon premier voyage au Liban. C’était l’année dernière, j’avais 33 ans. Le lien avec Afrotopia me demanderez-vous ? Soyez patients et lisez donc.

Ce voyage, je le préparais depuis plusieurs années déjà. Pour tout vous dire, depuis mon adolescence. Ce qui a évolué au fil des années ? L’importance et la signification qu’il allait revêtir à mes yeux. Nous venons tous de quelque part. Nos origines et notre histoire nous font, nous défont, nous refont, nous définissent, que nous le voulions ou pas. Nos parents, s’ils le souhaitent, nous font grandir en nous rappelant le parcours de nos prédécesseurs, afin que nous parvenions à nous construire en nous en inspirant au besoin. A cause de la guerre qui a longtemps détruit la vie du Liban – et Dieu sait hélas que ce n’est pas encore stable, l’occasion ne m’a pas été donnée de m’y rendre alors que j’étais encore adolescente. Par la suite, les circonstances de la vie, les études universitaires et tout un tas d’autres mauvaises excuses m’ont fait oublier que je me devais de travailler sur la planification de ce voyage.

2019 a donc clairement été l’année de mon voyage au Liban. C’était une évidence dès le mois de janvier alors que nous nous souhaitions les bons vœux avec ma famille. Je n’ai pas eu besoin de me poser 1.000 fois la question. Le moment était venu d’aller à la découverte de cet autre moi. De faire connaissance avec mon histoire, celle de mon père et de sa famille, et d’en savoir enfin un peu plus sur moi-même. Cela devenait une nécessité, un besoin viscéral que je ne pouvais expliquer. Il fallait le vivre pour le comprendre. J’avais besoin de cette lumière pour sortir de cette zone d’ombre dans laquelle je demeurais engluée, et avancer. Je suis née et j’ai grandi au Togo. Ma mère est togolaise. Je suis togolaise. Je me suis toujours considérée comme telle. Et pourtant, parce que je ne connaissais pas mon deuxième pays, celui de mon père, je me sentais mal, déséquilibrée, pour ne pas dire un peu perdue. Et comme si cela se voyait sur mon visage, le monde entier me posait toujours cette question si métaphysique : « Es-tu déjà allée au Liban ? ».
Et moi de toujours répondre avec un air gêné à la limite de la honte : « Non, pas encore. »

Le Liban est un très beau pays. En toute honnêteté. Les montagnes ont les pieds qui baignent dans la Méditerranée. Selon les périodes de l’année, on peut y faire du ski le matin, et bronzer à la plage l’après-midi en dévorant une glace à la fleur d’oranger. Ou d’autres parfums si vous n’aimez pas la fleur d’oranger. La nourriture y est excellente (oubliez les falafels et les chawarmas du boulevard!), et selon moi une des meilleures au monde, surtout lorsque vous prenez la peine de la goûter dans les petits villages. Beyrouth est une très belle ville, moderne et dynamique, où les gens vivent à 100 à l’heure. Comme pour rappeler les souffrances du passé et réaffirmer qu’il n’y a que le moment présent qui compte, certains immeubles de la capitale libanaise portent toujours les stigmates de la guerre civile : ne jamais oublier d’où l’on vient pour savoir où l’on va. Au-delà d’en prendre plein les yeux avec la beauté du pays, aller au Liban a été pour moi la précieuse occasion de revoir ma famille, de rencontrer des cousins, des oncles que je n’avais jamais vus, et quelques anciens, tout particulièrement certaines grandes tantes très âgées, mais bien vivantes et émues de voir leur petite fille d’Afrique (ça fait cliché je l’avoue, mais c’était bien ça! lol).

Voir la ville, le quartier, la maison où a grandi mon père a été très émouvant pour moi. Entendre certaines personnes me raconter l’histoire de ma famille m’a particulièrement fait du bien. Enormément de bien. C’était comme si l’on remettait les pièces d’un puzzle en place, MON puzzle. J’ai également pu fleurir les tombes de mes grands-parents qui ont vécu une bonne partie de leur vie à Lomé ; je me souviens du rire communicatif de mon grand-père qui aimait particulièrement la vie et la délicieuse cuisine de ma grand-mère. Tout ça n’a peut-être l’air de rien, mais pour moi il s’agissait d’un grand « tout ». Au pays des Cèdres, j’ai également pris le temps d’en savoir plus sur l’histoire du peuple phénicien du Liban, à qui l’on attribuerait l’invention de l’arithmétique ainsi qu’un apport non négligeable sur l’alphabet au monde grec. J’ai passé énormément de temps en voiture à sillonner les villages (tous faits de maisons de pierres taillées dans les montagnes). Je suis allée au Nord et au Sud, et vu tout ce que je pouvais voir. J’ai rencontré des personnes gentilles, étranges, généreuses, antipathiques, ouvertes, curieuses, bref des personnes à chaque fois différentes les unes des autres mais toutes profondément en amour avec leur pays le Liban. Ceci est une certitude : les libanais aiment profondément le Liban et son histoire, et y sont vraiment très attachés. De ce voyage, je n’ai choisi de ne retenir que le meilleur, et uniquement le meilleur – oui il m’est arrivé quelques malencontreuses histoires, mais je préfère ne pas les retenir. Focus uniquement sur le PO-SI-TIF!

Si j’ai tenu à aller au Liban, c’était pour aller à la rencontre de ma culture et de mes traditions. Pour savoir d’où je venais et qui j’étais. Je suis convaincue qu’il est indispensable pour toute personne, à un moment donné de la vie ou à un autre, de connaître son histoire. Qu’on l’accepte ou qu’on la refoule est un autre débat, mais la connaître je pense est important. Je me souviens avoir pris l’avion sur le départ en me promettant que quoi qu’il adviendrait de cette aventure, je ne voudrais y voir que l’histoire de ma famille et celle de ma personne. Mon identité. Je n’en avais que faire des personnes qui ne m’accueillaient pas bien, qui se demandaient ce que je faisais sur ces terres libanaises (comme si le pays leur appartenait exclusivement), ou qui me dévisageaient (et Dieu sait que ces personnes étaient très nombreuses!), interloquées par mon imposante coupe afro, par ma couleur de peau que je prenais en plus soin d’assombrir à coup intempestif de bronzage (SPF 50!). Tout ce qui importait était que j’étais heureuse d’être chez moi. Je n’avais besoin de l’approbation de personne pour y être épanouie. C’était mon état d’esprit que rien ni personne ne pouvait ébranler. J’avais ma famille, et c’était tout ce qui comptait. Je me sentais bien et joyeuse de vivre ce précieux moment à 33 ans. J’avais bien fait d’attendre. La vie avait bien fait de me faire attendre. Et j’avais surtout bien fait de ne pas tenir compte de l’avis de quelques rares personnes qui avaient essayé de me dissuader d’accomplir ce voyage, persuadées que je n’en tirerais rien.  Savoir d’où l’on vient pour savoir où l’on va.

Revenons à notre livre du jour, Afrotopia. Une Utopie Africaine. Ce merveilleux ouvrage de Felwine Sarr est une invitation pour l’Afrique – et pour les africains – à se défaire des modèles de développement imposés par l’Occident, afin de rechercher et construire ses propres modèles de réussite et de succès en se basant sur son histoire. Pour ce faire et selon l’auteur, le continent a besoin de se reconnecter à ses valeurs, ses traditions et son fonctionnement antécoloniaux pour aboutir à l’élaboration de son propre modèle de réussite. Comment ne pas faire le parallèle avec notre histoire personnelle : nous connaître, savoir d’où nous venons pour savoir où nous allons. L’Afrique, Felwine Sarr en est persuadé, a tout pour réussir (richesses minières, terres fertiles, population jeune qui représentera le quart de l’humanité en 2050) et n’a nullement besoin de se calquer aux références du reste du monde pour déterminer son développement ou ses échecs. A la lecture de l’ouvrage, l’on retient donc qu’il est indispensable de tenir compte des réalités africaines pour évaluer le succès du continent. Un exemple de réalité africaine : l’existence d’un important secteur informel qu’on ne peut absolument pas ignorer considérant le fait qu’il nourrit un grand nombre de personnes sur le continent.

La vision purement occidentale du développement et du progrès est une erreur dans ce sens où celle-ci ne tient pas compte des traditions, de la spiritualité et de la culture africaines.

Pour revenir à l’actualité du moment, en pleine crise mondiale du Covid-19, nul ne peut fermer les yeux sur les difficultés rencontrées par les acteurs du secteur informel. Alors que la population est appelée au confinement général afin de réduire la propagation du virus, le secteur informel qui n’est pas pris en compte par ces mesures, se voit considérablement pénalisé. De quelle manière iront se nourrir toutes ces personnes qui n’ont d’autre choix que de sortir quotidiennement ? Leur réalité a-t-elle été prise en compte lors de l’établissement des mesures de confinement ? Les pertes générées dans ce secteur informel du fait du confinement sera-t-il évalué ? quantifié ? sachant qu’il fait partie de notre réalité africaine. Voilà la réalité de l’Afrique, du moins celle que je peux prétendre connaître chez nous au Togo.

En ce qui concerne l’importance de renouer aux traditions, je souhaiterais prendre en exemple le cas de l’Inde. Ancienne colonie britannique, force est de constater qu’en dépit de l’occidentalisation forte du pays, les traditions demeurent et perdurent. L’histoire de ce grand pays remonte à 5 millénaires, et même si aujourd’hui les influences occidentales sont indéniablement présentes dans les modes de vie et de consommation des indiens, leurs cultures et leurs traditions restent extrêmement importantes pour eux, et j’ai même envie de dire pour leur bien-être. La religion dominante reste l’hindouisme ; les temples hindous sont présents dans les grandes villes et dans les campagnes, aux côtés des églises ou des mosquées. Le style vestimentaire est toujours très souvent relié à la culture indienne, même si le jean y est à la mode. Sans compter la tradition des mariages arrangés (et non forcés, notons là qu’il s’agit de deux pratiques bien différentes!) qui connaissent un des plus faibles taux de divorce en Asie (1). J’ai donc la conviction que l’Inde tire du positif à continuer de cultiver et chérir ses traditions et à se baser sur sa culture pour travailler à son développement, bien qu’il soit évident que beaucoup de points restent encore à améliorer comme l’éducation des filles, le système des castes (2) ou encore les mariages forcés des jeunes filles.

Quand je me réfère au Ghana, par exemple, j’ai toujours l’agréable surprise lorsque j’y vais d’écouter de la musique du pays dans tous les taxis. Les Ghanéens sont les champions du ‘Made in Ghana’, une façon de rester connectés à leur patrimoine, à leur culture et de revendiquer leur fierté d’appartenance. Ils sont à mes yeux, en Afrique de l’Ouest, un bel exemple de brassage entre influence/modèles occidentaux et cultures/traditions du pays. Le combo idéal qui non seulement fonctionne visiblement très bien, mais aussi attire énormément de monde comme lors du dernier évènement de commémoration du 400e anniversaire de l’arrivée des esclaves africains en Amérique, « The Year of Return », qui a attiré plus de cinq cent mille visiteurs étrangers au Ghana en 2019 (3).

Dans une société où la mondialisation est devenue une évidence, voire une norme, je me demande toutefois si il est réaliste de pouvoir complètement se détacher des références de développement occidentales. Lagos, Cap Town, Abidjan, pour ne citer que celles-ci sont des villes dites développées, dotées d’importantes infrastructures tirées des modèles occidentaux. Pour revenir à la crise du Covid-19 (actualité du monde oblige, je vous l’ai dit au tout début de ce billet), aux yeux du monde, les capacités scientifiques occidentales étaient pressenties suffisantes pour combattre et résister à la maladie (infrastructures hospitalières, expertise des médecins, équipes soignantes, médicaments, etc). Néanmoins, vous et moi aujourd’hui constatons que même les grandes puissances peuvent se retrouver rapidement submergées, malgré le fait qu’elles soient (selon les évaluations) équipées pour faire face à ce genre de crise. Que dire de l’Afrique qui est loin d’être au même niveau technologique? Je vous laisse imaginer par vous-mêmes. Il est bien vrai que sur notre continent, certains essayent de prendre les devants en tentant de se tourner vers des plantes médicinales comme le neem, pour ne citer que celle-ci. Mais cela sera-t-il suffisant? Restons lucides et réalistes, c’est important en plus d’être optimistes.

Nous savons, malgré la toute puissance actuelle des lobbies pharmaceutiques qui n’est pas à démontrer, que notre continent regorge de remèdes naturels inexploités et même totalement dévalorisés (à tort je le pense). Il s’agit là d’un important patrimoine. Cela dit, combien sommes-nous à être réellement curieux de cette richesse ? Combien sommes-nous à aller vers les quelques anciens qui possèdent encore ce savoir avec le désir de nous former, d’apprendre et surtout de conserver ces précieuses informations afin qu’elles ne disparaissent pas ? Nous faisons confiance avant tout et surtout aux produits « du Blanc », parce que nous avons non seulement grandi avec cette idée, mais aussi parce qu’elle fait et continue de faire ses preuves. Je confesse : je suis de ceux qui avalent un comprimé de D******e lorsque j’ai des douleurs physiques. Mais je crois, à l’ère du bio et du naturel très en vogue en particulier sous quelques cieux occidentaux – et aussi sous les nôtres! – que les plantes auront progressivement une place notable et légitimes dans les soins prodigués aux personnes, et l’Afrique aura son rôle à jouer – du moins, je l’espère et le souhaite vivement. Ce n’est selon moi, qu’une question de temps, mais aussi je crois de volonté et de confiance de la part de nos générations. Cependant, nous ne devons, selon moi, pas non plus nous voiler la face : le progrès scientifique et technique est une nécessité absolue dans certains domaines, comme celui de la santé où des millions de vies sont sauvées dans le monde ou encore de la communication avec l’évolution permanente des TIC. A mon avis, ne pas en tenir compte serait un véritable leurre, voire un danger.

Tous ces exemples précités me poussent à dire qu’il est vrai que les modèles occidentaux de progrès et de réussite actuels sont par moment décalés de nos réalités africaines. Comme l’auteur nous le recommande, oui il nous faut accepter de renouer avec notre histoire, notre spiritualité, nos valeurs de partage et de vivre en communauté, à l’opposé de l’individualisme régi en normalité du côté de l’Occident, pour véritablement connaître nos forces et exploiter notre potentiel. Mais de nos traditions, il ne faut pas ignorer que tout n’est pas forcément bon à prendre et qu’il faut savoir faire la part des choses. Certaines pratiques n’aident clairement pas ; il s’agira par exemple de protéger les filles du mariage précoce ou des mutilations génitales, pour ne citer que cela. Il faut à ce niveau de réflexion ne pas hésiter à faire preuve de critique, de bon sens et de discernement.

Revenant sur la notion de mondialisation, une autre question me turlupine : il convient de se demander également, si à l’inverse, les occidentaux seraient prêts à adopter des normes et références africaines spécifiques, pour l’évaluation de leur développement, de leur réussite ou de leur succès ! Point d’interrogation. Pour Felwin Sarr, ce que le continent a surtout à offrir demeure entre autres dans sa spiritualité. Je vous laisse méditer sur cette idée. Peut-être aurons-nous l’occasion d’en rediscuter dans un autre billet.

Je ne suis pas une panafricanisme – le panafricanisme est une notion que j’ai encore beaucoup de mal à apprécier à sa juste valeur et à maîtriser – mais je dois avouer que la lecture de cet ouvrage, comme d’autres du même genre (4), a raffermi ma confiance en notre continent et en ses capacités. L’auteur appelle à la réflexion, à la remise en question de nos systèmes de pensées. Il pousse le lecteur à s’interroger sur son identité. Que savons-nous réellement de nous-mêmes ? en tant qu’individus ? en tant qu’africains ? que connaissons-nous de notre histoire ? pourquoi ne nous enseigne-t-on pas la richesse du patrimoine culturel africain d’avant les colonisations ? les systèmes éducatifs actuels sont-ils érigés pour l’émancipation de l’Afrique ? ou pour l’avilir ? au cas où nous serions ignorants de notre histoire, de quels moyens disposons-nous au besoin pour aller à sa découverte, l’apprendre, l’enseigner et en tirer le meilleur pour construire notre continent ? tellement de questions qu’il est possible de se poser et de réflexions à avoir à la lecture de cet ouvrage riche et intéressant.

Pour Felwine Sarr, il faut chercher à rebâtir une estime de soi en tout africain. Et cela passe aussi par la réappropriation de la langue. Je voudrais ici parler de l’exemple Ethiopien, où la première langue officielle du pays est l’ahmarique (5). Dans les administrations, les écoles, les aéroports, l’ahmarique est partout, et c’est NORMAL. Les étrangers qui arrivent en Ethiopie s’y font. En fait, ils n’ont pas vraiment le choix, d’autant plus que la seconde langue officielle reste l’anglais. Tout le monde semble y trouver son compte. Ce système n’empêche aucunement le pays de se développer, bien au contraire, l’Ethiopie étant aujourd’hui classé 8e / 54 en Afrique (6). D’ailleurs, il me vient une question à l’esprit : si l’on devait mettre au second plan les références de réussite occidentales, et considérer également le secteur informel, la culture, les traditions, la spiritualité et toutes ces autres valeurs non quantifiables mais propres à l’Afrique, quel serait le rang de l’Ethiopie ? quel serait le rang du Togo ? du Nigéria ?! Je m’interroge.

Pour conclure sur ce billet qui fut ma foi long à rédiger (et long à lire pour vous aussi je le conçois, et merci d’être arrivé jusqu’ici!), je dois tout de même avouer qu’étant écrit par un économiste et professeur d’université, le texte de l’ouvrage est lourd et jonché de termes très techniques. Je ne pense pas qu’il puisse être facilement lu et apprécié par un public tous azimuts et c’est ce qui, à mon avis, est un peu dommage vu la qualité et la pertinence du message véhiculé : ce genre de message devrait être accessible à tous. Une version simplifiée pour les lycées est une requête de ma part.
Toutefois, les idées sont clairement énoncées et compréhensibles. Un dictionnaire posé à côté peut effectivement être un plus mais pas une obligation. Tout dépend de votre désir personnel de compréhension approfondie.

Pour finir, je ne vous recommanderai pas ce livre, non.
Je dirais plutôt : Vous DEVEZ lire Afrotopia ! et vous faire votre propre réflexion, votre propre idée du discours.
J’espère que vous prendrez le temps de le faire.

Sur ce, je retourne à mes lectures. Le confinement me laisse du temps et je compte bien en profiter!

Portez-vous bien!

Oh! Pour la petite anecdote, depuis mon séjour au Liban, plus personne ne m’a posé la question : « Es-tu déjà allée au Liban?« . C’est dommage car je me languis depuis lors d’y répondre par un grand oui!

______________________________________________________________________________________________________

(1) Selon le site Atlasocio.com
(2)Documentaire à regarder sur Netflix ‘Daughters of Destiny’ sur l’éducation des filles issues de la caste des Intouchables en Inde
(3) https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/08/22/au-ghana-l-annee-du-retour-attire-les-touristes-afro-americains_5501701_3212.html
(4) A quand l’Afrique de Joseph Ki-Zerbo / Le génocide voilé de Tidiane N’Diaye
(5) Lire cet excellent article qui explique l’introduction de l’Ahmarique en tant que première langue officielle en Ethiopie : https://www.monde-diplomatique.fr/1964/11/TUBIANA/26329
(6) Classement sur la base du PIB : https://planificateur.a-contresens.net/afrique/classement_par_pays/PIB-AF.html

 

 

 

 

 

 

23. BOOK – Une vie et demie, de Sony Labou Tansi

Je ne suis pas une fan de science-fiction. C’est même le genre littéraire qui m’attire le moins. Si dès le départ j’avais su que « La vie et demie » de Sony Labou Tansi s’inscrivait dans ce registre, il est certain que je ne l’aurais pas acheté. Mais pendant la session book-shopping ce jour-là, je m’étais fixé la consigne suivante : choisir des livres en fonction des avis disponibles sur internet. Et il s’avère que celui-ci était bien noté. Un coup d’œil dans le rayon littérature africaine, quelques clics sur mon smartphone et l’affaire était conclue entre Sony Labou Tansi et moi. J’ai pu lire son roman assez rapidement – en moins de deux jours.  Je vais essayer de vous dire dans ce billet ce que j’en ai pensé.

Nous sommes dimanche. Je viens de finir de déjeuner d’un bon pinon (plat local à base de farine de manioc) et j’hésite entre faire une sieste et lire. Etant donné que j’ai une pile de livres à lire dont la hauteur largement me dépasse, je décide de me poser sur la terrasse afin de commencer « La vie et demie ». Pour information (plus ou importante selon qui la reçoit) : il a été publié en 1979 aux Editions Du Seuil. Enfin bref, la sieste sera donc pour plus tard vous l’aurez compris.

Au départ, je vous l’avoue, j’ai eu un peu de mal à accrocher au roman. Dès les premières pages, l’auteur nous plonge dans une peinture où se mêlent torture, sang et violence sur fond de cannibalisme. C’est extrêmement bien décrit, très imagé, on a l’impression d’y être. Et cela m’a perturbée. Je n’y étais absolument pas préparée ! Pourquoi tant de haine dès les premiers paragraphes de ce roman ? Est-ce pour ce côté macabre qu’il est donc si bien noté par les internautes ? Dans un moment de doute, je suis tentée d’abandonner la lecture du roman à la 18e page, mais ce serait mal me connaître. Je suis de nature curieuse et tenace. Je veux savoir ce qu’il adviendra de Martial et de sa famille. Alors je tiens bon et je continue ma lecture. Je veux savoir de quelle manière le tyran sanguinaire en finira avec eux ! Je veux savoir de quoi parle clairement ce roman si bien coté !

Pour vous faire un bref résumé, l’histoire se déroule dans un pays imaginaire situé en Afrique : la Katamalanasie. Une dictature absurde y fait rage, la violence et la guerre sont utilisées pour y appliquer un semblant de loi érigée par le Guide Providentiel qui terrorise son peuple avec le soutien de la « puissance étrangère ». C’est dans ce contexte que Martial, l’un des principaux personnages qui vit en étant mort (qui lira le roman comprendra), accompagne sa fille Chaïdana afin qu’elle puisse venger la condition misérable, le triste sort et la mort des siens. Un récit fictif et imaginaire certes, mais qui s’adapte aisément à la réalité.

Honnêtement, j’ai été impressionnée par la parfaite maîtrise de la langue par l’auteur. Il s’agira de l’élaboration presque artistique des phrases, l’inventivité dans la construction du récit (parfois on a l’impression de se perdre dans sa lecture et puis subitement on retrouve son chemin), la complexité de certains personnages qui plus d’une fois a failli m’épuiser en ce qui concerne la compréhension de leurs identités. J’ai été également sensible à au style narratif qui n’est vraiment pas des plus simples. De plus, Sony Labou Tansi dans ce roman n’a aucun tabou : sexe, prostitution, magie, corruption, politique, et autres, y sont abordés sans faux-semblant. Tout y est dit sans langue de bois ; au lecteur revient la tâche d’être prêt à encaisser!

Dans le fond, Sony Labou Tansi a-t-il cherché à « dénoncer » dans l’écriture de son roman ? A mon avis oui. Dénoncer sans aucun doute les maux dont souffrent les sociétés africaines, mais aussi et surtout le comportement machiavélique de politiciens africains en général et congolais en particulier de son époque, avec toutefois un côté visionnaire pour les années à venir.

Petite confession tout de même : les 30 dernières pages ont été pénibles à lire pour moi. Je n’en pouvais plus d’être dans le flou total et absolu par rapport aux personnages qui se mêlaient les uns aux autres. La faute à ma mémoire chancelante! Je ne parvenais plus à visualiser le contexte géographique du récit. J’étais complètement perdue et n’avais qu’une hâte : en finir au plus vite!

Cela dit, je vous recommande ce livre si vous n’avez pas l’âme et le cœur trop sensibles, et si vous n’avez pas peur de vous embarquer dans un univers complexe fait de multiples guides providentiels et de sujets en souffrance sur fond de guerre et de prostitution. Si vous êtes plutôt fleur bleue et amateur de romans plutôt « sympa » et qui détendent, passez votre chemin, ce livre n’est sûrement pas fait pour vous! Ce livre est indéniablement déjanté, je vous aurai prévenus.

Bien entendu, n’hésitez pas à me dire vos impressions si vous l’avez déjà lu !

Extrait page 106 :

Quoi, oui ? Il se posait la question maintenant qu’il était seul. Maintenant qu’il se souvenait de ce corps terrible tendu comme un piège de chair sur le chemin de sa foi. Non. Il n’avait jamais eu peur d’un corps. Il ne pécherait jamais des reins. Sa queue savait se taire selon la volonté du Seigneur. Les réalités de la chair ne venaient qu’après celles de l’esprit. Le bas de son corps avait été réduit en respectable silence. Un silence qui pouvait bouger, mais silence digne de confiance.