41. BOOK – Ni Noir Ni Blanc, ou Mémoire d’une peau de Williams Sassine

Je suis passée par toutes les émotions : j’ai ri, j’ai eu peur, j’ai été choquée, j’ai ressenti du plaisir, j’ai été triste, j’ai été en colère, j’ai souri.

Entre les pages de ce livre sommeille littéralement de la poudre à canon. A sa manière, chaque paragraphe du récit vient titiller la sensibilité du lecteur. L’émouvoir. Le bouleverser. L’indigner. D’une manière ou d’une autre, on est touché. Il est impossible d’y rester insensible, d’en sortir indifférent.

A plusieurs reprises, j’ai été happée par ce que certains appellent Le ‘Je t’aime, Moi non plus!’. Plus j’avançais dans ma lecture, plus j’ignorais si j’en appréciais sincèrement ou en détestais le contenu. Comme je le disais précédemment, un embrouillamini d’émotions.

Car l’auteur n’y est pas allé par quatre chemins pour exprimer le fond de sa pensée. Les mots sont crus et pénétrants. Les scènes, parfois très sexuelles, sont décrites sans faux-semblants. Les détails, acérés. Quant aux personnages, puis-je me permettre de vous avouer les avoir trouvés tous un peu fous?! Un délice!

Le personnage principal, Milo, est au premier abord détestable. Il a de nombreux vices. Il tue. Il boit. Il frappe et cogne sans remords. Il ne respecte pas les femmes, il préfère les chosifier. C’est un manipulateur qui n’a pas peur de blesser les autres en se servant du tranchant de sa parole. Mais par dessus-tout – et c’est d’ailleurs ce qui vient humaniser sa personnalité bestiale et lubrique – Milo souffre d’un cruel manque d’amour. Il le dit, le répète inlassablement, tout au long de sa narration dans laquelle il nous embarque avec brio.

D’amour vrai et pur Milo a soif. Il le recherche jour et nuit, sans relâche, en chaque être qu’il rencontre. Toutefois, ne nous méprenons pas, il ne s’agit ici ni du grand amour, ni du très mythique coup de foudre. Ce dont Milo rêve, c’est d’un endroit calme et apaisant où il pourrait se reposer et juste être lui-même, sans avoir peur d’être découvert ou mis à nu. C’est ce nid douillet et sûr où il aurait la possibilité de se laisser aller à ressentir le feu qui consume ses entrailles les plus profondes. Ce précieux sentiment de paix et de confiance qui lui ferait enfin croire qu’il est digne d’exister, qu’il n’est pas une brute comme le lui crie quotidiennement sa compagne Mireille.

Même si Milo partage sa vie depuis plusieurs années avec elle, même si ensemble ils ont des enfants, c’est vers un gouffre sans fond que l’auteur choisit de diriger leur relation, mélange explosif de passion et de détestation. Alors qu’il ne peut s’empêcher de coucher avec d’autres femmes, Milo ne souhaite pas se séparer de Mireille car elle constitue l’unique repère stable de sa vie.

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Milo est atteint d’albinisme – même si il me plaît de penser qu’il pourrait aussi être un métisse, comme l’était l’écrivain Williams Sassine qui s’est beaucoup inspiré de sa propre vie pour rédiger ce roman. Le reflet de son image dans le regard des autres et celui de la société le répugne. Il n’est ni noir, ni blanc. Jaune peut-être. Pas sûr. Il est persuadé qu’il est un déchet de la société. Il suscite la peur et l’écœurement.

Alors il choisit, pour étouffer ses souffrances, de se concentrer sur ce qu’il sait faire de mieux : boire de l’alcool, et surtout donner du plaisir aux femmes, comme le lui a appris son « père » quand il était petit. Depuis, Milo ne s’en prive pas et collectionne les conquêtes. Jeunes, vieilles, maigres, mariées, mères de famille, religieuses, peu importe, il n’en a que faire de leurs statuts. Dans n’importe quel lit, il les veut toutes!
Jusqu’à ce lundi soir où, au cours d’une sortie arrosée dans un bar avec quelques amis, il fait la connaissance de Rama.

Rama, femme noire à l’esprit vif, belle de cœur et de corps, mariée à Mr. Christian l’homme blanc, et dont Milo va s’amouracher en un rien de temps. Rama, au corps vibrant de plaisir, innocente coquine, à qui il dira « Je t’aime » sans compter. Rama, passionnée et passionnante, qui le conduira peut-être, à faire la paix avec ses vieux démons.

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Si il est vrai que ce roman présente le mal-être dont souffrent les albinos dans une société africaine qui a encore beaucoup à apprendre sur cette anomalie génétique et héréditaire, il touche également au besoin profond que ressent chacun d’entre nous de trouver sa place dans la communauté et dans le monde. L’auteur, Williams Sassine, qui était de père libanais et de mère guinéenne, a lui-même souffert de cette difficulté à affirmer son identité issue de cette double culture. Une fragilité qu’il expose à son lectorat à travers un personnage certes extrême dans ces plaisirs ambigus mais profondément touchant dans sa quête criante de soi.

Combien de fois n’ai-je pas moi-même eu à me poser ce type de questions existentielles? Qui suis-je vraiment en tant que métisse? En tant que femme? En tant qu’adulte? A quelle communauté appartiens-je? Quelle est la couleur de ma peau quand je ne suis ni blanche ni noire? La solitude et l’exil intérieur sont les compagnons de ce type de questionnements qui parfois mènent certains à l’agonie psychologique.

En fin de compte, ne sommes-nous tous pas un peu albinos quelque part dans notre essence? Des êtres en simple quête d’amour et d’acceptation de notre nature véritable? Lorsque certains soirs nous posons la tête sur notre oreiller et nous demandons si l’amour est véritablement au rendez-vous, si nous sommes appréciés pour ce que nous sommes profondément et non pour le rôle que nous incarnons si bien, ou pour le costume que nous portons à la perfection? Ne sommes-nous pas aussi un peu de ce magnifique être à la peau jaune qui craint le soleil et préfère l’ombre de la nuit?

Tout un ensemble de questions que l’on pourrait résumer en un simple « Qui suis-je? ». Une ode à l’identité que nous invite à chanter l’auteur avec cet ouvrage qui, à sa manière, célèbre l’amour et la différence.

Mémoire d’une peau, de Williams Sassine. Un livre délicieusement vif que je vous recommande sans modération.

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Afin de poursuivre dans le sens de l’albinisme, je vous recommande cette vidéo sur les enfants albinos en Tanzanie. S’informer et informer les autres est un devoir individuel et collectif.

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Je suis Manouchka. Sur ce blog, je partage mes lectures, mes pensées, mes écrits. Vos retours enrichissent le débat, n’hésitez donc pas à me laisser vos commentaires et vos avis. Et par dessous tout, merci de me lire !
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40. Le grand saut

Au cours d’un dîner entre amis, décidez que vous méritez mieux. D’une main délicate, buvez votre verre de vin en écoutant les exploits des uns et des autres. L’augmentation tant attendue de Natasha lui a été accordée. Elle va s’offrir un voyage au Mexique pour fêter ça. David vient d’acheter son appartement, place de la Justice en face de l’hôtel Richelieu. Racky va être promue au poste de manager, elle a travaillé dur et le mérite. Et vous, vous êtes toujours stagiaire dans ce cabinet d’audit où les dossiers s’empilent sur votre bureau comme des pièces de Lego en bois dans la chambre d’un enfant. Vous vous sentez à l’écart de cette vie où le succès est une étape évidente à franchir pour tous ceux qui vous entourent.

Vous avez du mal à terminer votre dessert.

« Le chocolat est trop noir« , dites-vous au serveur qui fait mine de s’inquiéter pour vous.

Vous n’avez qu’une envie, retrouver les quatre murs de votre petit studio et vous cacher sous les draps de votre lit.

Sortez du restaurant en rigolant à haute voix. Les autres n’ont pas besoin de savoir que vous vous sentez mal. Prenez la direction de l’arrêt de bus. Il fait froid et les trottoirs sont mouillés d’une pluie glaciale. Marchez prudemment et faites attention à ne pas glisser. Attendent sous l’abribus une jeune femme blonde tenant sa paire de souliers à la main, et un homme plus âgé coiffé d’un bonnet rose. Montez dans le bus une fois qu’il est là et installez-vous à l’arrière du chauffeur après lui avoir acheté votre ticket.

Le lendemain matin, choisissez soigneusement vos vêtements et mettez du mascara pour donner de la profondeur à votre regard. Relevez vos longs cheveux noirs en un chignon soigné. N’oubliez pas de prendre un café et de manger quelques fruits. De mauvais poil, votre patron répond à votre bonjour par un « Tu es en retard Lucie, comme hier!« . Excusez-vous franchement et allez vous occuper de vos dossiers. Votre collègue Mariam se fait du souci pour vous. C’est une femme magnifique aux yeux verts et à la peau mate. Elle a l’âge de votre mère et l’esprit de votre filleule de cinq ans. Toutes les personnes sont gentilles à ses yeux et elle vous presse de vous trouver un fiancé. Vous lui offrez des fleurs une fois par mois pour la remercier de son attention.

« Je vais demander au patron un contrat de travail« , lui confiez-vous entre deux courriers.
Elle vous regarde en souriant et vous avez l’impression de fondre comme neige au soleil.
« Je ne devrais pas? »
« Je me demandais quand est-ce que tu le ferais pour tout te dire. Je pensais que tu te plaisais à évoluer dans son ombre. Fonce ma p’tite! »

Menton au ciel, allure fière, dirigez-vous vers le bureau de Mr. Dixon en prenant soin de redresser les plis de votre petite robe noire. Légèrement, donnez trois petits coups à sa porte et attendez qu’il vous réponde. « Entrez, Ah! Mademoiselle Lucie! Asseyez-vous donc!« . Prenez place sur cette chaise bancale en face de lui et trouvez votre équilibre afin de ne pas en tomber. Vous soupçonnez votre patron de ne pas vouloir remplacer cette brouette afin de se réjouir du malheur de celui qui s’y cassera le nez. Mais vous n’en dites pas un mot ; vous n’êtes pas là pour ça. Il vous observe, un sourcil relevé, prêt à vous fusiller. Son visage gras et luisant vous parait difficilement sympathique.

Vous vous raclez discrètement la gorge. « Mr. Dixon comme vous le savez, je suis à votre service depuis presque quatorze mois maintenant, et… »
« Mademoiselle Lucie, vous souhaitez donc nous quitter? J’avais songé à prolonger votre stage qui se termine effectivement à la fin de ce mois. Mais voyez-vous, le budget est un peu serré. Souhaitez-vous que nous marquions une pause de quelques jours ou que je vous change de poste? »
« En fait, Mr. Dixon je souhaitais faire le point de mon évolution avec vous et… »
« Je vous confirme que toute l’équipe est très fière de vos prestations Mademoiselle Lucie! Nous pensons même vous confier l’élément Marc pour sa fin de formation, afin que vous lui filiez quelques astuces voyez-vous. Votre sens de l’organisation est remarquable! »
« Merci Mr. Dixon, j’apprécie beaucoup. Justement je souhaiterai postuler à… »
« Oui Allô!! Ne quittez pas! Mademoiselle Lucie, nous poursuivrons un autre jour, je suis un peu occupé comme vous le voyez. Veillez à fermer la porte en sortant s’il vous plait et pensez à m’apporter un petit café bien serré. »
« … Merci Mr. Dixon« .

Sans demander votre reste, sortez du bureau de votre supérieur en marchant sur la pointe des pieds et sentez-vous misérable jusqu’à la plus petite cellule de votre corps. La colère monte en vous, et vous vous en voulez. Dehors le soleil brille, le ciel est bleu, les oiseaux chantent et volent d’arbre en arbre. C’est l’orage en vous. La pluie, le tonnerre et les éclairs. Dirigez-vous vers la kitchenette où la machine à café vous accueille d’un air triomphant. Vous l’entendez presque se moquer de vous. Vous appuyez frénétiquement sur tous les boutons et manquez de vous brûler. Des larmes vous piquent le bord des yeux et menacent d’étaler votre mascara sur vos joues. Résistez à l’envie de crier votre rage contre Mr. Dixon.

Vous sentez une présence dans votre dos et vous retournez, la boule toujours au ventre. Mariam a toujours ce sourire bête et consolateur aux lèvres. Elle vous regarde avec ses yeux de tante à qui vous pourriez demander un couscous royal afin d’y noyer votre chagrin. Votre cœur déborde d’amour pour elle. Vous vous demandez ce que vous auriez fait si Mariam n’avait pas été là. « Il ne m’a pas laissée parler! », lui dites-vous en manquant d’éclater en sanglots. Vous n’avez pas spécialement envie de partir au Mexique ou d’acheter un appartement Place de la Justice. Vous avez juste besoin de ne plus être la stagiaire de la bande. Vous rêvez d’évoluer. Vous avez envie de voir votre travail reconnu et de gagner un salaire correct et méritant. Et votre patron, Mr. Dixon, est malheureusement le dernier des cons.

Le soir, en rentrant chez vous, choisissez de flâner sur les trottoirs. Tête baissée, vous manquez d’entrer en collision avec un lampadaire pendant qu’une bande de garnements se moque de vous. Vous avez une pensée pour le poulet froid que vous vous servirez en guise de dîner, accompagné de quelques pommes de terre et de jus de tomate. Qui aime le jus de tomate? Personne hormis vous. Perdue dans vos pensées, vous vous surprenez à vouloir autre chose. Pour la première fois, vous songez à vous rebeller, à défier l’autorité, à démissionner. Vous vous imaginez frapper à de nouvelles portes, chercher du travail dans d’autres entreprises.

Dans votre tête résonne la voix de votre mère, hurlant de joie à l’annonce de la validation de votre stage. « Bravo ma fille! Je suis fière de toi! C’est si dur de trouver du travail dans ce pays. Accroche-toi bien! Peut-être que tu n’en trouveras pas d’autre et surtout, fais bien tout ce qu’on te dit. Sois sage. Tu sais combien nous avons dû travaillé dur pour que tu puisses réussir.« 

Et c’est ce que vous avez fait.

Tout ce qu’on vous a demandé, vous l’avez exécuté. Vous n’avez jamais rien contesté. Vous avez tout accepté.

La peur vous susurre des mots macabres à l’arrière de votre tête. Sournoise et vicieuse, elle veut vous empêcher d’oser quelque chose de nouveau. Et vous êtes déchirée entre le besoin de la croire et la folie insensée de l’envoyer valser. Sur le trottoir humide, continuez de marcher sans vous arrêter. L’abribus au loin est rempli d’enfants, de vieillards, de femmes blondes. Votre chat et ses bruyants ronronnements vous manquent. C’est la fin de journée. Le vent se lève, de fines gouttelettes se mettent à tomber sur la ville. En apercevant le bus au coin de la rue, pressez le pas et en souriant, promettez-vous de ne plus jamais servir de café à Mr. Dixon.

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Cette histoire est une fiction. Toute ressemblance avec des personnages ayant réellement existé serait purement fortuite.

Je suis Manouchka. Sur ce blog, je partage mes lectures, mes pensées, mes écrits. Vos retours enrichissent le débat, n’hésitez donc pas à me laisser vos commentaires et vos avis. Et par dessous tout, merci de me lire !
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39. L’enfant adulte à l’ombre des kapokiers

Le marché s’animait au fur et à mesure que le soleil se levait sur la localité de Mazoto. A l’ombre des kapokiers de la place centrale, de nombreuses femmes installaient leurs étalages sur des nattes de paille, ou parfois à même le sol. En chantonnant gaiement, elles se préparaient à l’arrivée des acheteurs qui bientôt, viendraient s’approvisionner en poisson séché, en volailles ou en tubercules d’igname. A quelques kilomètres de là, la petite Binta, son bébé au dos, se dépêchait de marcher sur le sentier sinueux qui menait à la grande place. Elle portait sur la tête un large panier tressé rempli de fruits frais, tous cueillis dans les plantations de son père. Des papayes, des mangues et quelques oranges, qu’elle espérait toutes vendre à ses clients habituels.

Quotidiennement avant l’aurore, Binta se réveillait pour préparer la bouillie de mil de ses cinq frères, mettre à chauffer de l’eau pour leur toilette et balayer l’arrière-cour de la maison familiale. A cette heure, tout le monde dormait encore dans la concession, mais dans quelques minutes, viendrait le temps de se préparer pour l’école ou pour les activités de récoltes dans les champs. Binta devait faire vite les jours de marché, car les places étaient rares sous les arbres et s’installer au soleil toute une journée pouvait très rapidement rendre malade son bébé.

C’était par une nuit de pleine lune que la petite Idunnu était venue au monde. Sa naissance avait été pour sa mère, le signe qu’un avenir meilleur se profilait. C’est en tout cas ce à quoi avait décidé de croire Binta, de tout son cœur et de toute son âme. Elle était fière de sa fille, de sa petite Idunnu qui aimait observer le monde de ses yeux noirs et vifs. Qui aimait attirer l’attention en poussant d’interminables petits cris joyeux. Qui ne se faisait jamais prier pour terminer sa bouillie de riz ou de maïs.

Aux premiers chants du coq, en ce jour de marché, Binta avait réveillé ses petits frères auxquels elle avait servi le petit déjeuner, leur avait recommandé de bien travailler à l’école puis s’était mise en route pour Mazoto. Son bébé encore endormi, elle l’avait attaché sur son dos à l’aide d’un pagne coloré, comme le faisaient toutes les femmes de son village avec leurs enfants. La localité voisine se situait à environ deux longues heures de marche, pendant lesquelles Binta pouvait se laisser aller à quelques douces pensées. Elle nourrissait secrètement le rêve de voir sa petite fille un jour partir étudier la médecine à la capitale. Pour réaliser ce projet, Binta ambitionnait de construire un commerce riche et prospère, et ainsi subvenir à tous les besoins de Idunnu.

Mais pour cela, il fallait de l’argent. Beaucoup d’argent. Il fallait vendre des dizaines de papayes, de mangues et d’oranges. Il fallait se lever encore plus tôt, et marcher vers Mazoto sans jamais se plaindre des crevasses qui ravageaient les talons et les pieds.

Idunnu toussa légèrement dans le creux du dos de Binta, qui alors avait fredonné une petite chanson pour la calmer : ♫ Les anges veillent sur toi, petite princesse, Dors en paix, petite princesse

Si sa mère avait été là, la vie aurait été différente. Binta aurait dormi plus longtemps sur le vieux mais confortable matelas de sa case. Elle aurait eu les cheveux tressés avec du fil brillant et chanterait les chansons du pays avec ses camarades de classe à l’école. Mais sa mère était partie. Trop tôt et trop brusquement, fauchée par la maladie. Avec elle, avaient été emportées l’enfance et l’insouciance de Binta. Le sol s’était alors ouvert sous les pieds de la petite fille de onze ans qu’elle était, qui jamais auparavant n’avait songé à imaginer la vie sans la voix chantante et les éclats de rire de sa mère. Il avait fallu grandir plus vite que prévu.

Quelques mois après cette tragédie, Binta s’était retrouvée piégée entre deux hommes dont elle ignorait l’identité. Ils étaient grands, ils étaient âgés, ils auraient pu être ses oncles. Comme à l’accoutumée, elle prenait sa douche à l’arrière de la maison, dissimulée entre quelques arbres, rassurée par le fait que son père et ses frères n’étaient jamais loin.

Ce jour-là, son père, contre toute attente, avait été retenu à la plantation ; les pluies diluviennes de la matinée avaient inondé les champs de maïs et avec quelques agriculteurs du village, ils avaient travaillé plus tard que d’habitude. Les frères de Binta, occupés à jouer aux billes dans la cour, n’avaient pas remarqué que la toilette de leur sœur s’éternisait. Ils n’avaient pas entendu les cris étouffés de Binta, qui se débattait comme une petite antilope tentant de s’échapper de la gueule du lion affamé. Ils n’avaient pas remarqué la traînée de sang qui coulait encore entre les jambes de leur sœur, alors qu’elle revenait vers la maison en titubant de douleur. Ils l’avaient crue, lorsqu’elle leur avait dit avoir glissé et être tombée sur les pierres qui tapissaient le sol de la petite douche aménagée en plein air.

Les premiers rayons du soleil se levaient et traversaient le feuillage des arbres qui bordaient chaque côté du sentier. Les oiseaux chantaient la douce mélodie du jour nouveau. L’air était frais et chargé d’une légère odeur de bois humide. Il avait plu cette nuit, pour le plus grand bonheur des cultivateurs. Binta ne perdait pas la cadence, elle marchait d’un pas décidé vers le marché de Mazoto, Idunnu continuant de dormir paisiblement sur son dos. Une fois arrivée sur la grande place, avec soin elle installerait ses fruits sur une natte de paille, donnerait le sein à Idunnu puis s’achèterait un peu de bouillie de mil et quelques beignets chauds en guise de petit déjeuner, en attendant l’arrivée des premiers clients. Une belle journée s’annonçait.

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Cette histoire est une fiction. Toute ressemblance avec des personnages ayant réellement existé serait purement fortuite.

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38. Déculturer pour mieux régner, ou Fahrenheit 451 de Ray Bradbury

Imaginons un nouveau monde. Où les livres seraient strictement interdits. Où l’information serait rigoureusement contrôlée, dans son essence et dans sa transmission. Imaginons un nouveau monde. Où les pompiers n’éteindraient pas le feu, mais le mettraient aux maisons de tous ceux qui, clandestinement, y cacheraient des livres.

Fahrenheit 451 de Ray Bradbury est LA dystopie qui décrit superbement bien une telle société.

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Je suis de celles et ceux qui croient profondément aux pouvoirs des livres. Je n’imagine pas ma vie sans eux, sans leurs histoires, sans tous les secrets qu’ils me livrent.

Mon père me poussait constamment à lire lorsque j’étais petite. Et à dessiner aussi. Il savait que ces deux activités stimuleraient l’imagination et la curiosité de l’enfant que j’étais. Aujourd’hui, la lecture est une activité que je continue de chérir et qui constitue l’essentiel de mes hobbies. Un précieux me time* qui me permet de voyager et d’apprendre.

Le livre est un excellent vecteur d’accès à la connaissance. Quelle qu’elle soit. Les histoires, les biographies et autobiographies, les poèmes, les essais, la philosophie, pour ne citer que ces registres là. Lire est un exercice qui, pratiqué de façon consciencieuse, permet également de développer la pensée critique. Sans oublier le fait que les livres constituent une importante voie de transmission de l’histoire, de ce qui a été autrefois.

Je me souviens par exemple de toute l’émotion que j’ai ressentie à la lecture du Génocide Voilé de Tidiane N’Diaye. A l’époque, j’ignorais tout de la traite arabomusulmane. Je n’avais jamais eu auparavant l’occasion d’avoir accès à de l’information traitant de cette thématique. Elle ne nous avait pas été enseignée à l’école – contrairement à la traite négrière. Personne ne m’en avait jamais parlé. Ce livre avait été alors une révélation et m’avait beaucoup appris sur les 13 siècles d’esclavage en Afrique pratiqué par les arabes ; à sa fermeture, j’étais fière et très contente d’avoir appris quelque chose de nouveau.

Grâce aux livres, nous pouvons réfléchir à ce que pourrait être le monde de demain. Nous pouvons nous questionner sur notre société et sur ses dogmes. Nous interroger sur ce qui est, sur ce qui pourrait ne pas être ou qui pourrait être autrement.

Bref, lire ouvre la boîte dans laquelle nous sommes enfermés et y fait pénétrer la lumière. Lire nous éclaire, lire nous fait réfléchir et nous permet d’accéder au sens des choses – et non aux choses elles-mêmes.

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Il est donc assez logique que dans une société où les dirigeants auraient tout à perdre si les sujets avaient librement accès à la connaissance, on en vienne à interdire et à supprimer le canal par lequel est véhiculé cette connaissance : le livre. Moins la population en sait (sur elle-même, sur son passé, sur son identité mais aussi sur les autres), moins elle se posera de questions, et plus il sera facile de diriger d’une certaine manière. Ou devrai-je plutôt dire de ‘contrôler d’une certaine manière’.

La destruction des livres par le feu dans Fahrenheit 451 de Ray Bradbury n’a certainement pas été choisie par hasard. En outre par un corps qui, en temps normal, éteint le feu et sauve des vies : les pompiers. C’est un peu comme si un policier, dont le rôle est de veiller à notre sécurité, se mettait à nous agresser, à nous tuer.

Dans notre société actuelle, mettre le feu à un livre n’a en soi rien de grave. Que vous mettiez le feu à votre bibliothèque personnelle au milieu de votre salon n’engage que vous (si bien sûr vous n’en venez pas à également brûler la maison de votre voisin!). Ce qui est répréhensible par la loi et condamnable par la justice, c’est la motivation qui pousse à brûler un livre, qu’elle soit politique, morale ou religieuse, associée à l’expression publique de cette motivation.

Par exemple, en 2010, une personne portant le pseudonyme de Emilio Milano avait mis le feu au Coran en Alsace, et avait été alors mis en examen pour « provocation publique à la discrimination raciale ». Bien qu’il n’ait pas été condamné à de la prison ferme, son affaire avait fait grand débat dans les couloirs de la justice.

A l’époque nazi en Allemagne, beaucoup de livres dits ‘non-allemands’ avaient été symboliquement détruits par le feu pour revendiquer la suprématie de l’idéologie allemande. Étaient passées au feu entre autres des œuvres de Stefan Zweig et de Karl Marx. Au début de l’année 2015, l’Etat islamique (Daech) avait également réduit en cendre plusieurs milliers de livres au sein de la bibliothèque de la ville irakienne Mossoul.

Cette destruction symbolique d’œuvres littéraires par les flammes – appelée un autodafé – est extrêmement lourd de symbolique. Ce qu’il faut détruire, ce n’est pas l’auteur mais la pensée que véhicule son livre. Bien qu’il faille aussi admettre que détruire une pensée revienne aussi à détruire l’homme qui en est à l’origine. Afin que vous puissiez avoir une idée de quelques autodafés qui ont marqué notre histoire, je vous invite à lire cet article très intéressant du Figaro Culture.

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Pour garder en sa possession quelques livres, le héros de Fahrenheit 451, lui-même pompier, n’hésitera pas à mettre sa propre vie, et accessoirement celle de sa femme, en danger. Il protégera ses livres, cachés sous sa veste, pressés contre sa poitrine, tout le long de sa fuite face aux autorités de la cité décidées à en finir avec lui. Un homme qui lit est une menace pour l’équilibre de la société. Un homme qui lit voit clair. Un homme qui lit pense autrement. Il représente une menace pour l’équilibre sociétal ; en partageant sa connaissance, il risque d’éveiller la curiosité des autres et d’être à l’origine de possibles soulèvements. Il faut l’éliminer.

Notre héros refusera alors par tous les moyens de se laisser impressionné et manipulé.

J’ai trouvé qu’il était là, intéressant de se questionner sur les pseudo-dangers de la connaissance. N’aurait-il pas été plus simple, pour le héros, de se contenter de ce que voulaient bien lui donner les décideurs et ainsi avoir la paix?

Nous pourrions tous, comme l’écrit l’auteur, nous contenter de loisirs classiques ; ils sont rapides, expéditifs, empêchent de réfléchir. Par exemple : la télévision grand public. Ce n’est pas par hasard, je l’imagine, que certaines chaînes explosent leur audimat grâce aux télé-réalités.

Il fut une époque, il y a environ trois ans, où en quelques semaines j’avais développé une réelle addiction aux émissions de télé-réalité. A chaque fois que j’en regardais une, je ne faisais plus attention au temps qui passait, je me dépêchais de rentrer chez moi pour regarder le dernier épisode (un ramassis de bêtises maintenant que j’y repense), je ne réfléchissais plus ; par contre, je rigolais énormément et m’en amusais beaucoup. Et le pire, j’en redemandais!

Consommer ce genre de divertissement n’est absolument pas interdit, je ne dis pas qu’il faudrait définitivement tirer un trait dessus. Un épisode de temps en temps, pourquoi pas ? ça détend, effectivement. Mais je suis personnellement convaincue que ces émissions sont faites pour nous endormir sous leurs faux airs de divertissements. Et surtout, je pense qu’en abuser est loin d’être bon pour notre santé mentale et notre lucidité.

Donc oui, on pourrait rentrer dans le moule, comme le voudraient les dirigeants du livre Fahrenheit 451 pour la population de la cité. Ce serait tellement plus simple, nettement plus facile. Ne consommer que de l’information sélectionnée par les décideurs. Ne lire que des livres choisis pour nous. N’écouter que de la musique – ou des bruits! – qu’on nous propose. Et marcher dans le même sens que la foule. Être docile et sage. Un citoyen modèle. On pourrait le faire, économiser notre énergie tout en nous épargnant moultes problèmes inutiles.

Mais pour certains, une telle subordination serait synonyme de « mort vivante ». Être sans être. Ne plus penser. Ne plus grandir. Ne plus accéder à d’autres formes de vérités, de cultures. Ne plus remettre en question. Ne plus réfléchir.

Beaucoup de personnes, de nos jours, qui osent penser à contre-courant, qui défient l’autorité en remettant en question des idées bien installées par les décideurs ne sont pas vues d’un bon œil. Au moment où j’écris ce billet, je pense notamment à l’écrivain egyptien engagé Alaa El Aswany. Son cheval de bataille : les valeurs de la démocratie. En 2019, Alaa El Aswany a été poursuivi par la justice égyptienne ‘pour insultes au président’ et son roman J’ai couru vers le Nil a alors été interdit dans plusieurs pays arabes. En dehors de cet auteur, je pense aussi naturellement à toutes les personnes qui se battent pour amener la culture aux populations qui n’y ont pas accès, conscientes de son importance sur le bien-être et la construction de l’individu, et qui se heurtent aux obstacles érigés par certains dirigeants.

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Fahrenheit 451 est définitivement un livre qui m’a rappelé la grande place de la culture, de la lecture dans ma vie personnelle mais aussi dans la vie communautaire. L’importance de lire de bons livres, bien choisis, et je pense que c’est sur ce dernier point que je vais devoir, en ce qui me concerne, mieux travailler. Choisir un contenu constructif et pertinent est aussi important que d’entrer dans une librairie avec l’optique de s’offrir un livre. Ces deux actions peuvent et doivent aller de paire afin de nous permettre d’en apprendre davantage sur nous-même mais aussi les autres et sur la (les) société(s).

Comme je ne cesse de le dire, cultivons la curiosité, ne cessons jamais d’interroger, de chercher le pourquoi du comment, et cela même au risque de déplaire à certains. C’est de notre épanouissement mental et culturel dont il s’agit là, et je suis convaincue qu’il n’a clairement pas de prix.

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Une courte vidéo pour finir sur le sujet de la déculturation :

* moment à moi

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